Racisme et cinéma : comment élargir le cadre ?

Le cinéma est souvent affaire de destin. Héros et héroïne affrontent l’adversité, tentent d’accomplir leur objectif et souffrent pour y arriver. Sous le vent contraire des péripéties, les personnages conquièrent l’empathie du public. Le cinéma est-il alors l’antidote rêvé pour combattre les préjugés à l’égard des Autres ? Si le racisme n’était qu’un défaut d’amour du prochain, oui, sans doute. Mais il constitue avant tout un système. Il réside dans les routines culturelles, sociales ou administratives qui régissent notre société et ses institutions. Le cinéma est-il une arme efficace pour le vaincre ou contribue-t-il à masquer les discriminations ordinaires ?

Dans l’information quotidienne, les personnes racisées apparaissent comme les protagonistes des problèmes ou des drames qui les concerneraient. Parle-t-on des réfugié·es en dehors de la « crise » migratoire ? Des roms ailleurs que dans les faits divers ? Des victimes de racisme autrement qu’en relatant ou condamnant les actes qu’elles subissent ? Pendant les campagnes électorales, les médias n’offrent-ils pas plus d’espace aux discours xénophobes qu’à la lutte contre les discriminations ? Au fond, s’il fallait être pragmatique, certaines catégories de population pourraient préférer qu’on ne parle pas d’elles plutôt qu’être réduites à des sujets de discussions auxquelles elles sont rarement conviées.

Problématiques ou invisibles. C’est face à ce double statut médiatique des minorités que réside la force du cinéma et des arts dramatiques en général. Ceux-ci réussissent où l’actualité échoue : ils ont le pouvoir de s’emparer de personnages ordinaires voire marginaux et de les mettre aux premières loges d’un récit qui les héroïse. De silhouettes passives, de témoins fugaces, de victimes silencieuses, ils et elles accèdent au premier plan. Comme un vêtement qu’on retourne, la perspective habituelle des médias se renverse et invite à plonger dans le drame du point de vue de celui ou celle qui le subit. Le sortilège cinématographique peut réussir à unir personnage et spectateur·trice dans l’épreuve, pour montrer ce qu’il y a de soi dans l’autre et souligner l’universalité de la condition humaine [1].

L’histoire du cinéma est jalonnée d’œuvres réputées pour avoir mis en lumière une souffrance jusqu’alors dissimulée dans le train-train médiatique. Ce sera l’homosexualité confrontée au SIDA dans Philadelphia (Jonathan Demme, 1993), la jeunesse précarisée dans Rosetta (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 1999), la souffrance du soldat dans Platoon (Oliver Stone, 1987), ou tout récemment celle de l’enfant harcelé dans Un Monde de Laura Wandel (2021). Au rythme de ces films, la société se découvre des empathies à l’égard des situations face auxquelles elle semblait alors indifférente. Ces œuvres ont-elles eu un impact sur les causes qu’elles recouvrent ? Il est difficile de l’établir, mais elles auront au moins démontré que le public était disposé à s’en émouvoir et c’est sûrement déjà beaucoup.

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200 mètres (Ameen Nayfeh, 2020)

Dans le domaine du racisme, les œuvres cinématographiques abondent. À ceux ou celles qui n’ont jamais les honneurs du micro des journalistes, le septième art propose ses caméras. Le sans papier Samba (Éric Toledano et Olivier Nakache, 2014), la femme de ménage voilée Fatima (Philippe Faucon, 2015), les familles des migrant·es restées au Sénégal d’Atlantique (Mati Diop, 2019), etc. Aux côtés des grands titres de la fiction, le genre documentaire n’est pas en reste. On doit à Nuit et Brouillard (Alain Resnais, 1956) et surtout à Shoah (Claude Lanzmann, 1985) d’avoir mis des images et exhumé des témoignages sur l’indicible atrocité de l’extermination des Juifs. En contribuant à sortir ces crimes des abstractions chiffrées, ces films ont ouvert la voie aux fictions comme La liste de Schindler (Steven Spielberg, 1994) ou Jojo Rabbit (Taika Waititi, 2020), qui mobilisent l’émotion pour combattre l’oubli ou la banalisation de ce génocide.

Les souffrances individuelles sont produites par un système

Ces œuvres contribuent-elles à réduire le racisme ? Sans doute sont-elles des instruments qui permettent d’élargir les vues et de mobiliser l’empathie pour combattre la xénophobie. Peut-être même que si le racisme n’était qu’affaire de tolérance envers l’altérité, il trouverait là un antidote efficace. Cependant, le problème est plus vaste. Car le racisme est avant tout l’effet d’un système social, politique, culturel et économique qui ne place pas tous les membres d’une société sur un pied d’égalité [2]. Au même titre qu’il ne suffit pas de proclamer l’égalité des hommes et des femmes dans la loi pour lutter contre le sexisme, les discriminations à caractère racial se déclinent dans une multitude de domaines sans qu’il apparaisse évident qu’elles relèvent du racisme pourtant unanimement décrié.

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Paris Stalingrad (Hind Meddeb, Thim Naccache, 2021)

Les discriminations diverses à l’emploi ou au logement, les déterminismes scolaires, l’invisibilisation dans l’espace médiatique en dehors de quelques vedettes du monde sportif ou culturel pèsent quotidiennement sur les Belges racisé·es. Au niveau international, le pays d’origine, la couleur de peau ou la religion ouvrent ou ferment les frontières, offrent ou limitent les opportunités d’existence. Ces logiques sont racistes car elles tracent des frontières intangibles entre les humain·es qui s’expriment notamment par le degré de violence qu’il est tolérable de faire subir. Le naufrage de réfugié·es noir·es ou la mort d’un jeune maghrébin lors d’un contrôle policier suscitent de faibles émotions dans les espaces publics et médiatiques, et ne prémunissent pas de discours ouvertement xénophobes. En somme, les vies ne se valant pas, les droits ne sont pas les mêmes pour tous et toutes.

À sa manière, le cinéma traduit cette indifférence en cherchant toujours à souligner ce que ses héros et héroïnes ont d’extraordinaire. C’est le propre de l’écriture cinématographique : a fortiori, pour mériter les honneurs du drame, un·e protagoniste principal·e doit susciter la sympathie. Il ou elle doit être méritant·e, ne fusse que par la volonté exprimée de réaliser la quête en dépit des obstacles que le scénario lui oppose. Jeter l’anneau dans le volcan, survivre au naufrage du Titanic ou conquérir l’être aimé n’est pas envisageable sans les doutes, les douleurs ou les larmes. Ainsi, les discriminations racistes ne suffisent pas à convertir le personnage en héros ou héroïne. Il lui faudra des sentiments forts, une souffrance méritoire, la disposition au sacrifice pour autrui, des mérites éclatants pour être ceint des lauriers du grand écran.

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White Riot (Ed Gibbs, Rubika Shah, 2020)

L’héroïne d’Illégal (Olivier Masset-Depasse, 2010) est admirable par l’amour qu’elle porte à son fils : c’est pour lui qu’elle résiste jusqu’au sang à l’expulsion du territoire belge. Face à elle, les discriminations s’incarnent dans divers adversaires : les policiers qui l’arrêtent et qui l’expulsent, les juges qui statuent sur son sort. La tension se renforce lorsque l’adversité s’incarne elle aussi dans un personnage qui devient l’instrument de l’injustice et concentre l’hostilité du public. Finalement, n’est-ce pas la grande caractéristique de la dramaturgie de notre culture ? Transformer une problématique sociale en une affaire d’individus ? En affrontement des volontés ? Le triomphe du mérite ? Autrement dit, ne sommes-nous pas habitué·es à saluer de notre sympathie non pas les victimes des injustices mais ceux et celles qui s’en extirpent dans la douleur ?

Comment voir la forêt derrière l’arbre ?

La tradition du cinéma social ambitionne de contribuer à une appropriation populaire des enjeux sociaux. Les destins individuels seraient représentatifs des difficultés collectives. Pourtant, et c’est bien là le paradoxe, ces mécanismes narratifs survalorisent la singularité des personnages plutôt que leur banalité. De nombreuses œuvres explorent précisément des personnages « banals ». Mais l’ambition de documenter la vie sociale, revendiquée par le cinéma d’auteur, nécessite des écarts avec les routines narratives de l’industrie cinématographique occidentale. Comment un film peut-il mettre en lumière les discriminations nichées dans la vie ordinaire ? Comment ne pas réduire le collectif à la destinée d’un seul « super-héros » ?
Cette question n’est pas neuve. Pour les besoins de la propagande, les cinéastes soviétiques devaient célébrer l’histoire populaire plutôt que la destinée individuelle bourgeoise. Eisenstein optait alors pour des plans larges sur les foules révolutionnaires ou les armées. En 1963, Mikhaïl Kalatozov réalisait Soy Cuba pour célébrer la révolution cubaine en découpant son récit en quatre histoires représentatives de la société révoltée. Mais il s’agit là de visions romanesques de grands moments collectifs. Les discriminations et les dominations discrètes mais tenaces du quotidien se prêtent, elles, plus difficilement au spectacle sur écran large.
Chacun à sa manière, les films de la sélection d’À films ouverts se prêtent à cette question complexe. Comment leur dénonciation du racisme parvient-elle à dépasser l’appel à la vertu et à la tolérance individuelle ? Certains optent pour la dénonciation d’un phénomène collectif en s’intéressant à des destinées multiples : le récit « choral » remplace alors l’épopée d’un· protagoniste isolé·e. Certains films se consacrent à l’examen documentaire de souffrances largement ignorées par l’environnement médiatique. D’autres oscillent entre documentaire à charge et comédie décalée pour confronter la violence raciste d’un contrôle policier. Chaque film offre des prises pour soutenir la dénonciation du système plutôt que des attitudes. Mais n’est-ce pas alors aux publics d’exercer une vigilance critique pour apprécier les efforts de la mise en scène ? Les films peuvent nous aider à engranger l’indignation nécessaire pour lutter contre les travers profonds de la société, à la condition peut-être de ne pas nous satisfaire des seuls charmes d’une belle histoire.

Daniel Bonvoisin

Pour lutter contre le racisme structurel, la coalition NAPAR qui regroupe une soixantaine d’associations belges a abouti en 2021 à un plan d’actions concrètes qui recouvrent tous les domaines de la vie sociale belge : Découvrez leur Memorandum sur https://naparbelgium.org/fr/memorandum

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[1Gaëlle Lombard, Imaginer l’autre{}, Entrelacs, 8 | 2011, http://journals.openedition.org/entrelacs/233

[2Racisme, médias et société{}, Média Animation, janvier 2021, https://media-animation.be/RACISME-MEDIAS-ET-SOCIETE.html

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