L’Arabie Saoudite mécène des arts et de la culture : rien que du cinéma ?

Après près de quarante années de censure, l’Arabie Saoudite a ouvert à nouveau les portes de ses cinémas le 16 avril 2018. À l’affiche, Black Panther, le Blockbuster hollywoodien inspiré de l’univers Marvel. Un choix qui peut être interprété comme une invitation au divertissement autant que comme le prélude d’un monde prêt à vivre des bouleversements géopolitiques. Après la Chine, c’est désormais vers La Mecque que se tourne Hollywood.

« C’est l’histoire d’un (jeune) roi qui transforme une nation. Cela peut sembler familier à certains d’entre vous » plaisantait Adam Aron, le directeur général d’AMC Entertainment lors d’une projection privée du film Black Panther dans une salle obscure de Riyad. On aurait envie de leur suggérer de prendre une chambre tant les appels du pied de l’industrie cinématographique états-unienne envers le pouvoir saoudien manquent de discrétion. Il faut reconnaître que l’enjeu est de taille : 64 milliards de dollars, soit le budget que le royaume prévoit de consacrer au développement des secteurs de la culture et du divertissement pour les dix prochaines années. Et ainsi, les salles de cinéma ouvrèrent à nouveau leurs portes, après presque quarante ans d’interdiction, malgré les réticences du grand Mufti Abdel Aziz al-Cheikh [1].

Derrière cet événement festif dont se réjouit la jeune population saoudienne, dont l’âge moyen tourne autour des 27 ans, se cache un enjeu important : la nécessité de diversifier l’économie saoudienne. Dépendante à 90% de l’industrie pétrolière, il s’agit de se préparer à un futur où des sources d’énergies concurrentes pourraient conduire à une chute du prix du pétrole. Si l’Arabie Saoudite est depuis longtemps consciente qu’il est périlleux de mettre tous ses œufs dans le même panier, c’est l’arrivée au pouvoir du Prince héritier Mohammed Ben Salman, aussi appelé MBS, qui a donné un coup d’accélérateur : son plan Vision 2030 a comme ambition de révolutionner le pays d’ici 2030, comme son nom l’indique.

Pour le critique de cinéma Maher Mosly, Black Panther était le film idéal pour marquer la réouverture des salles saoudiennes : « il convient au public de 13 ans et plus, les familles peuvent en profiter, il n’y a pas de thèmes controversés et c’est un genre fantastique. » Évidemment, dans un pays comme l’Arabie Saoudite, la question de la censure se pose. Dans un communiqué de presse, le ministère de la culture et de l’information a fait savoir que les films qui seront projetés sur le territoire saoudien seront soumis à la loi islamique : « [...] en accord avec les valeurs et les principes [du royaume], [incluant] des contenus allant dans le sens de la Shariah et des valeurs éthiques du royaume. » Même si aucune indication n’a encore été officiellement publiée, la chercheuse Jane Kinninmont indiquait dans un article du New-York Times que l’on pouvait déjà se fier à la sélection de film présente sur la ligne aérienne Saudia : « Aucun film avec des scènes de sexe ou de la nudité. Les bouteilles et les verres d’alcool sont pixellisés, de même que les épaules ou les chairs nues. » Ces contraintes finiront-elles par influencer les contenus des films produits à l’étranger ? C’est une hypothèse envisageable.

Elle n’est en tout cas pas sans précédent. En Chine déjà, les producteurs étrangers, notamment états-uniens, se sont plié aux exigences de l’organe de censure du gouvernement chinois. La mise en place d’un quota auquel sont soumis les films étrangers amène à un processus de sélection qui peut être plus ou moins souple si le film est une coproduction chinoise, si une partie du tournage a lieu en Chine, si la production accepte le placement de produits chinois ou encore si le scénario est soumis au préalable au regard du ministère de l’information chinois. Etant donné que la Chine représente un marché juteux de par son nombre impressionnant de salles qui ne cesse de croître, les producteurs étrangers ont tôt fait d’accepter les exigences de la Chine [2]. Si un tel système se met en place en Arabie Saoudite, il se pourrait bien que dans quelques années Hollywood cherche à obtenir patte blanche.

Pour le monde occidental, se calquer sur l’Arabie Saoudite, c’est être amené à faire évoluer ses formats et son calendrier : les moments forts de l’année quant à l’attente du public ne sont pas les mêmes. Alors que Hollywood pourrait plutôt miser sur les fêtes de fin d’années, c’est la période du Ramadan qui dans le monde musulman rassemble devant les écrans [3], en journée pour occuper son esprit ou en famille après le repas. Le rythme de diffusion est donc d’un épisode pour chaque soir du mois sacré, ce qui implique des adaptations en termes d’écriture : on ne raconte pas la même chose en 12 épisodes d’une cinquantaine de minutes qu’en 30 épisodes de 28 minutes.

Comparable au Super-Bowl aux Etats-Unis, cette période voit le prix des emplacements publicitaires exploser et représente une opportunité monétaire importante. Netflix l’a bien compris : en 2017, la plateforme avait diffusé une série coproduite par des maisons de productions saoudiennes et états-uniennes intitulée Black Crows, relatant le quotidien de femmes vivant dans l’Etat Islamique. Plus que du divertissement, il s’agissait également de montrer l’envers d’une organisation qui n’avait de religieuse que l’apparence. Un bon compromis entre les Etats-Unis qui gagnaient un marché important et l’Arabie Saoudite qui faisait oublier un temps l’application de la charia sur son propre territoire. Il est clair que pour l’Arabie Saoudite, l’appât du gain est moins important que son image et sa domination sur le monde arabe et au-delà. À ce jeu, les médias tiennent une place importante : le 4 mars 2018, le groupe satellitaire MBC, propriété de la famille royale saoudienne, annonçait l’arrêt de la diffusion de séries turques sur ses chaînes. D’un point de vue économique, il s’agissait d’une décision peu fructueuse que l’on évalue à une perte de 50 millions de dollars mais sur le plan politique, il s’agit ni plus ni moins d’un message adressé à Ankara dont les relations amicales avec les Frères Musulmans sont perçues d’un très mauvais oeil par l’Arabie Saoudite.

On comprend dès lors que les enjeux sont à la fois culturels, économiques et politiques. Si Black Panther appartient au genre du fantastique, il a également suscité de nombreux commentaires sur sa dimension engagée, mais de toute évidence cette lecture a été mise de côté par le youtubeur susmentionné. Pourtant, cette histoire de soulèvement de peuples racisés, instruits, usant de la technologie pour instaurer un ordre nouveau fait doucement écho aux discours qui sous-tendent les projets de MBS. Mais ses critiques, Maher Mosly les garde pour les films qu’il est contraint de parfois aller voir à Dubaï : au sujet du Prince héritier, il ne tarit pas d’éloges et en a d’ailleurs publié un portrait flatteur sur son compte Instagram.

Les artistes saoudiens sont dans une position ambiguë : alors qu’auparavant, ils étaient contraints de s’exiler pour faire connaître leur art, ils ont désormais l’occasion d’obtenir tous les financements nécessaires à domicile, en acceptant toutefois de cadrer leur discours sur celui du royaume, à l’instar de la réalisatrice Haifaa Al Manour basée à Los Angeles, célébrant l’Islam « modéré » de MBS : « Si vous voulez combattre le terrorisme, vous devez transmettre aux gens l’amour de la vie. L’amour de la vie naît de la joie et le cinéma, c’est la joie ». En 2013, le photographe Ahmed Mater, également directeur du MiSK Art Institute, déclarait au New-York Times que « l’art contemporain est une déclaration politique et sociale. La jeunesse saoudienne est en train d’expérimenter l’art, elle se cherche pour bâtir un meilleur avenir. Elle est en train de construire un pont entre l’Arabie saoudite et le reste du monde. » Un discours qui flirte avec l’art officiel quand on sait que la fondation MiSK est en train les mains de l’incontournable Mohamed Ben Selman.

Le jeune âge du prince (33 ans) et une large communication autour de quelques réformes prétendues révolutionnaires, l’octroi du droit de conduire pour les femmes notamment, ont quelque peu éclipsé les dossiers qui fâchent : un taux d’exécutions parmi les plus élevés au monde, une justice pour le moins arbitraire qui confond les criminels et les militants pour les droits humains et plus récemment encore, une affaire digne des meilleurs polars impliquant la mort du journaliste Jamal Khashoggi et un bras-de-fer diplomatique qui ne pourrait laisser la scène internationale indifférente. D’un point de vue culturel, la réouverture des salles de cinéma ne marque pas un tournant décisif : des films étrangers, les Saoudiens en consomment déjà beaucoup, chez eux, grâce à Internet. L’intérêt économique ne fait par contre aucun doute, puisque ce sont de nombreux emplois qui voient ainsi le jour : du caissier aux employés de la commission de censure, en passant par les nouvelles maisons de productions proposant des partenariats aux producteurs étrangers. En tout, ce sont 30 000 postes qui devraient être créés dans le secteur culturel d’ici 2030, une jolie performance pour un pays où le taux de chômage ne cesse d’augmenter et dont la majeure partie des jeunes entre 25 et 34 ans ne possède aucune d’expérience professionnelle.

Quoi qu’il en soit, le marché de la culture ne cessant de se globaliser, il sera intéressant pour les spectateurs de la planète d’observer en quoi l’ouverture de certains marchés attractifs pourrait avoir un impact sur le contenu des productions destinées au monde. Les futurs Black Panther ou Games of Thrones, dont nous nous abreuvons abondamment, seront-ils déjà pensés pour satisfaire aussi bien l’employé gaumais que le censeur saoudien ? Les produits de cette production culturelle planétaire parviendront-ils à réunir devant les écrans des spectateurs qui se pensent comme différents, voire antagonistes ? Ou perdront-ils en pertinence à la mesure des obligations culturelles auxquelles ils se soumettront (et se soumettent déjà) ? Et enfin, ce genre de processus de globalisation culturelle pose une question politique sans doute propre à notre époque de l’hypothèse du « village médiatique global » : partager la même pop culture est-il une voie de normalisation des régimes problématiques ?

Elisabeth Meur - Poniris

Anon. Après 35 ans sans cinéma, un film a été projeté en Arabie saoudite. BFM TV. 19 avril 2018. https://www.bfmtv.com/international/apres-35-ans-sans-cinema-un-film-a-ete-projete-en-arabie-saoudite-1423171.html

Anon. The Spectacular Rise of Saudi Contemporary Art. Kawa News. 4 avril 2018. https://kawa-news.com/en/the-spectacular-rise-of-saudi-contemporary-art/

Deema Al-Khudair. Black Panther the ideal choice for Saudi cinema debut, says film critic. Arab News. 19 avril 2018. http://www.arabnews.com/node/1287376/saudi-arabia

Doha Chams. Les séries télévisées turques interdites par l’Arabie saoudite. Orient XXI. 11 avril 2018. https://orientxxi.info/magazine/les-series-televisees-turques-interdites-par-l-arabie-saoudite,2393

Alan Cowell, David D. Kirkpatrick. Saudi Arabia to Allow Movie Theaters After 35-Year Ban. New-York Times. 11 décembre 2017. https://www.nytimes.com/2017/12/11/world/middleeast/saudi-arabia-movie-theaters.html

Kingdom of Saudi Arabia. Vision 2030. http://vision2030.gov.sa

Leen Fares. Black Crows. 20 mai 2017. Netflix.

Maria Hollenhorst, Kai Ryssdal. Why Ramadan is a big deal for Arab TV networks. Market Place. 26 mai 2017. https://www.marketplace.org/2017/05/26/life/why-ramadan-big-deal-arab-tv-networks

Fredéric Martel, Zoé Sfez. L’Arabie Saoudite, soft power d’un pays de hard power. Soft Power. France Culture. 20 mai 2018. https://www.franceculture.fr/emissions/soft-power/soft-power-le-magazine-des-internets-du-dimanche-20-mai-2018

Maher Mosley. Compte Instagram. 23 octobre 2018. https://www.instagram.com/p/BpSHbNtgkOi/

Netflix. Compte Twitter. 18 mai 2018. https://twitter.com/netflixfr/status/997531291590504454

Katie Paul. Saudi Arabia lifts cinema ban, directors and movie chains rejoice. Reuters. 11 décembre 2017. https://www.reuters.com/article/us-saudi-film/saudi-arabia-lifts-cinema-ban-directors-and-movie-chains-rejoice-idUSKBN1E50N1

[1En janvier 2017, le grand mufti d’Arabie s’était déclaré défavorable à la réouverture des cinémas, estimant qu’ils favorisent la mixité entre les hommes et les femmes.

[2Daniel Bonvoisin. Le cinéma américain est-il le porte-voix du pouvoir chinois ? Media Animation. 22 décembre 2016. https://media-animation.be/Le-cinema-americain-est-il-le-portevoix-du-pouvoir-chinois.html

[3A l’occasion du Ramadan en 2018, Netflix France et Belgique avait d’ailleurs publié sur ses réseaux sociaux une série de tweets associant la pratique du jeûne au visionnage de séries Netflix, listant des séries et films « autorisés« , à savoir sans scènes de nudité et souhaitant « Ramadan Mubarak« à l’ensemble de ses followers.

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