Youtube : s’exprimer librement (selon certains standards)

Une création audiovisuelle n’est plus un film… c’est une vidéo youtube. L’outil est omniprésent et les chiffres montrent un presque monopole de ce réseau social dans la diffusion de vidéos [1] sur Internet. En quelques années à peine, nos habitudes de consommation audiovisuelle se sont vu totalement bouleversées. L’influence et l’audience des youtubeurs (terme entré au Petit Robert en 2016 [2]) et youtubeuses croît de manière exponentielle. Aujourd’hui, Youtube permet-il de débrider notre créativité ? Ou ce réseau social nous enferme-t-il dans des standards communicationnels et artistiques ? Qui « a la main » dans la définition des limites créatives des productions audiovisuelles sur Internet ?

De nouveaux formats…

Pour les fondateurs et fondatrices du web, imaginant un espace dématérialisé où ni le pouvoir politique ni les multinationales ne pourraient fourrer leur nez [3], l’atterrissage a dû être douloureux. Difficile en effet d’envisager aujourd’hui Internet comme un espace dominé par des cyberpunks décomplexés. L’économie de marché s’est emparée de cet espace devenu le lieu d’un capitalisme totalement débridé qui génère des profits vertigineux (comme l’illustre la capitalisation record des entreprises comme Amazon ou Alphbet, autrement dit Google à qui appartient Youtube depuis 2006).

Pourtant, force est de constater que les productrices et producteurs de contenu s’en donnent toujours à cœur joie : mash-ups, parodies, shreds, gifs (voir la typologie des formats en fin d’article), inondent nos réseaux sociaux et nos boîtes de messagerie. Du mème mettant en perspective le discours de Greta Thunberg au frénétique Toxic de Britney Spears en version Shittyfluted, les internautes s’emparent tous azimuts d’une imagerie issue des médias et des cultures populaires. Une œuvre, une image, n’est plus nécessairement figée dans son sens initial. La matière brute peut être digérée, remixée et diffusée à l’infini par des quidams, aux quatre coins du monde. Si la dimension kitsch et humoristique est omniprésente dans ces productions, elles représentent aussi de réelles innovations artistiques et peuvent servir de support à des critiques de société, voire participer au débat politique. Elles teintent notre Internet de dérision et peuvent nous pousser à la réflexion.

Paradoxalement, c’est leur dimension amateur et bricolée qui offre à ce type « d’œuvre » leur qualité, leur valeur. La prouesse technique peut être saluée… mais moins que l’esprit d’à-propos.

Quand Neymar roule infiniment, c’est rigolo, mais on peut aussi y voir une moquerie du foot buziness. Monsieur tout le monde s’empare d’un fait d’actualité pour y poser un regard critique.

… mais un langage qui s’impose partout

On constate pourtant la définition de nouveaux codes langagiers pour l’audiovisuel. Au-delà des formats exotiques évoqués ci-dessus, la vidéo « de youtubeur.euse » classique est facilement identifiable : une personne s’adresse aux spectateurs.trices « face caméra », elle jongle entre la présentation de faits et son propre avis, dans un montage ultra dense fait de jump cut [4] et d’illustrations. Les titres et icônes dynamisent également la vidéo, les sous-titres la rendent lisible même quand on est dans le bus. En résumé, la vidéo se doit d’être une petite bombe pour que l’internaute ne zappe pas. Ses conditions de réception lui imposent un paradoxe : le discours est ultra vertical (les spectateurs.trices n’ont pas le temps de reprendre leur souffle et de réfléchir à ce qui leur est proposé) tout en laissant un espace d’interaction (via les comments modérés par l’auteur.trice).

Cette manière spécifique d’exploiter le langage audiovisuel et de valoriser la posture de celui ou celle qui parle s’immisce aujourd’hui dans d’autres catégories de production et homogénéise notre environnement audiovisuel. Les rédactions l’ont compris et intègrent dans leur « tournant numérique » de nouveaux formats en espérant qu’ils fassent leur chemin sur Instagram et Facebook, qu’ils touchent les jeunes [5]. Si cela nous offre des pépites d’information brillamment vulgarisée et libère une parole jusque là trop peu entendue, il s’en dégage aussi une impression d’un modèle très codé, reproduit et décliné.

L’ID Content de youtube comme premier frein

Si elles offrent une tribune réelle à nos idées, nos contributions à Youtube s’inscrivent quoi qu’il en soit dans une dynamique économique. Les dollars générés par le flux colossal de contenus, par la publicité notamment, font baver chaque intervenant : producteurs amateurs, artistes, industries culturelles et médias d’information. Youtube a la main dans une certaine régulation des contenus protégés par le droit d’auteur. Le moteur ID Content de Youtube scanne chaque contenu posté. Si une œuvre protégée est repérée, que les notes de musique ou les images sont identifiées, votre contenu peut être bloqué. Vous recevez alors une revendication « Content ID » [6] de la part des titulaires de droits d’auteur, arguant que vous n’avez aucun droit d’utiliser l’œuvre dans votre production (par exemple une reprise d’un morceau des Rolling Stones au cor de chasse). Une autre possibilité serait que soient placées en introduction de votre vidéo des publicités dont les dividendes reviendront à la firme de production. Elle reste en ligne et génère de l’argent pour un tiers, vous alimentez le flux youtube… tout le monde est content.

Le collectif de youtubeurs et youtubeuses « Yes vous aime », produisant notamment les vidéos « Broute », s’est vu supprimer fin octobre 2019 une parodie vieille de 5 ans (Yes vous aime, Comment embrasser une fille. Consulté le 04/12/2019 https://twitter.com/Yesvousaime/status/1188486777423699969), considérant qu’elle « ne respecte pas notre règlement relatif au Spam, aux pratiques trompeuses et aux escroqueries ». Youtube (lire Google) est ici maître dans ce qui est diffusé, fait office de censeur en décidant de ce qui est du bon goût ou pas.

Brickfilm, lui, a créé un alter-ego en Lego de Jean-Jacques Goldman. Génie du stop-motion, il nous offre des reprises du chanteur en utilisant briques et personnages, le tout en accord avec JJG, qui l’autorise à poursuivre son œuvre délirante [7]. Dans ce cas, on peut supposer que la qualité des vidéos offre un regard positif sur le chanteur… et au fond en enrichit la notoriété. La liberté créative dépendra-t-elle de plus en plus d’accords « commerciaux » entre les deux parties ?

L’ID Content pose de sérieuses questions. Les artistes plus confidentiels bénéficient-ils.elles réellement de cet outil ? Est-ce à Youtube d’être mandaté pour définir ce qui est de l’ordre de la « reprise fallacieuse » ou de la parodie, elle, autorisée d’un point de vue légal ? Si Youtube a bloqué votre vidéo, il est possible, en s’armant de courage, d’essayer de prouver qu’elle ne contrevient à aucune loi [8]. Mais un risque est présent : que chacun.e exerce une autocensure à priori pour s’assurer que sa vidéo reste en ligne.

Youtube a la solution !

On le sait : on ne peut utiliser une chanson de Kanye West pour le film que l’on a réalisé avec son groupe de jeunes et que l’on veut poster sur Youtube. La « bibliothèque audio » de la plateforme offre donc accès à de la musique qualifiée de « gratuite ». Il y est spécifié que nous sommes « libres d’utiliser ce morceau dans n’importe laquelle de vos (nos) vidéos ». Ce qui est vrai… tant que l’on reste sur la plateforme. Le droit d’utilisation est restreint à Youtube. Il faudra s’acquitter de droits d’auteur ou changer de musique si le film est diffusé en télé ou sur une autre plateforme. Le service est intéressant, mais pousse l’utilisateur.trice à ne pas s’écarter de la plateforme Youtube.

Youtube invoque également les Fair Use guidelines [9] américaines. Elles autorisent pour ce territoire l’utilisation « destinée à la critique, à des commentaires, à la diffusion d’informations ou à la recherche ». Ce principe n’existe pas en Belgique et ne nous est donc pas d’une grande aide, ne nous protège pas. D’autant que sa mise en pratique est elle aussi – quoi qu’il arrive – conditionnée par Youtube, principalement à l’avantage de l’industrie culturelle [10].

Légiférer… pour affaiblir la mainmise de youtube ?

La multiplicité des formats, la complexification des modes de diffusion de ce type « d’œuvres », mais aussi de contenu informationnel, a poussé les industries culturelles et les grands groupes de presse à faire pression sur le Parlement Européen. L’idée centrale : exiger une plus juste répartition du butin publicitaire, qu’il soit généré par le contenu des internautes (article 17) ou par la diffusion d’articles de presse (article 15). Les débats autour de cette « directive copyright » (et c’est probablement une première) ont rassemblé Libertaires du web et Google dans un même camp. Les premiers défendaient bec et ongle l’idée d’un contenu accessible à tous et libre de droit [11], permettant la survie de nos mèmes et gif adorés. Les seconds espéraient garder la mainmise sur les revenus [12] en défendant la liberté d’expression de leurs membres. Observation cocasse, ces deux entités ont mené campagne chacune de leur côté sous un même slogan : « Save your internet ». L’angoisse pointait : nos mèmes préférés allaient-ils disparaître pour protéger chaque ayant-droit ?

La campagne « Save your internet », portée par un collectif de défenseurs des libertés en ligne, s’oppose à la directive copyright.

Après l’adoption de la directive droit d’auteur le 12 septembre 2018 par 438 votes contre 226, elle a fait l’objet d’un ultime vote à Strasbourg le 26 mars 2019, avec une série d’amendements (dont Youtube s’est félicité, associant ses utilisateurs à cette victoire). La directive devra dans les deux ans être « digérée » par les états membres, dont la Belgique. À n’en pas douter, Youtube sera un interlocuteur privilégié dans la mise en application de la directive. La régulation étatique aura besoin de l’ID Content, quitte à en redéfinir le champs d’action, ou à lui adosser un autre outil. La plateforme restera, de facto, à la barre pour filtrer nos contenus.

Entreprenariat (contrôlé)

Fin octobre 2019, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel organisait une rencontre avec des youtubeuses et youtubeurs [13]. L’objectif : « débattre des ambitions, des besoins et des responsabilités de ces nouveaux entrepreneurs [14] ». Occultant les problèmes précités, une ambition est ici assumée : aider au développement du business sur Youtube, au dialogue avec les marques et les algorithmes pour augmenter sa popularité. Il semble normal de « faire avec » le contrôle de Youtube, si c’est pour générer du profit.

La situation quasi monopolistique de Youtube lui permet aisément de se substituer au droit et au processus décisionnel démocratique. La plateforme a créé ses propres règles et celles-ci deviennent la norme juridique, ce à quoi chacun se plie. En tant qu’utilisateur de la plateforme, nous consolidons chaque jour son pouvoir. Les enjeux d’une plateforme privée sont pourtant traversés par d’autres, relatifs au domaine public (liberté d’expression, droits d’auteur, modération, etc). Comment replacer ces enjeux supérieurs à leur juste place, surplombant les intérêts économiques d’un opérateur privé ?

Rares en effet sont celles et ceux qui cherchent une alternative pour créer, s’exprimer hors de ce carcan. Le monde de l’Open Source contre-attaque pour offrir des alternatives plus éthique à Youtube [15]. On peut aussi tout simplement quitter Youtube et héberger ses vidéos sur son propre site internet. Mais reste à voir combien de likes celles-ci recevront.

Brieuc Guffens


Petit bréviaire des formats audiovisuels sur Internet

  • Gif : prenez un court extrait audiovisuel et faites-le tourner en boucle afin de lui conférer une dimension hypnotisante.
  • In one minute in one take : choisissez un film et pointez toutes les étapes du scénario. En un plan, en une prise, filmez ce résumé du film.
  • In 5 seconds : Faites le recut d’un film préexistant, en le réduisant à 5 secondes ridiculement significatives.
  • Mash-Up : prenez deux œuvres qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Mélangez-les pour en créer une troisième.
  • Mème : Reprenez une image (fixe) issue des médias, identifiable par le grand public. Apposez-y une phrase créant un décalage.
  • Parodie : Choisissez une émission ou œuvre connue. Durcissez-en les traits et rejouez-la à votre sauce.
  • Remake : choisissez une œuvre audiovisuelle préexistante. Refaite-la à l’identique, en ajoutant une spécificité.
  • Shittyflute : choisissez un morceau pop connu. Rejouez-en la mélodie à la flute à bec.
  • Shred : Choisissez un clip musical. Retirez la musique. Recréez une bande sonore en ne reprenant que ce que l’on voit à l’écran.
  • Suédage : Choisissez votre film préféré. Faites-en un remake à la manière de « Be kind Rewind » de réalisateur Michel Gondry (objets en carton et bricolages en tous genre)
  • Recut : Prenez une vidéo préexistante (discours politique, bande annonce de film, …) et remontez-la différemment pour en changer le sens.

[3John Perry Barlow, décédé en 2018, et son « manifeste pour l’indépendance du web » sont souvent évoqués comme porte-drapeaux des notions de liberté de création et d’expression sur internet.
https://www.nouvelobs.com/societe/20180208.OBS1915/figure-libertaire-d-internet-john-perry-barlow-est-mort.html

[4Un « jump cut » ou « plan à plan » est un procédé de montage. Un plan fixe est saucissonné, des parties en sont extraites et mises bout à bout pour rendre le propos plus dynamique.

[7JAUMOTTE, M., "Quand la brique est bonne", les parodies Lego de Jean-Jacques Goldman, RTBF, consulté le 04/12/2019

[10LesJuristes Bruxelles, Droits d’auteur : YouTube modifie les règles du jeu. Consulté le 04/12/19 https://ictrecht.be/fr/featured-2-2/droits-dauteur-youtube-modifie-les-regles-du-jeu/

[11https://saveyourinternet.eu/ (consulté le 04/12/2019)

[12https://www.youtube.com/saveyourinternet/ (consulté le 04/12/2019)

[13HAMMENECKER, K. & DUBOQUET, T. Audiovisuel : le CSA rencontre les youtubeurs et youtubeuses, Bruxelles : BX1. Consulté le 04/12/2019 https://bx1.be/news/audiovisuel-le-csa-rencontre-les-youtubeurs-et-youtubeuses/

[15Framasoft a par exemple lancé « Peertube » : « l ’ambition de PeerTube, c’est d’être une alternative libre et décentralisée aux services de diffusion de vidéos ». https://joinpeertube.org/ (consulté le 04/12/2019)

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