La comédie et la diversité : le double tranchant de l’humour

Longtemps, l’étranger a été le seul dindon de la farce : ses grimaces, son accent et ses coutumes faisaient se bidonner le public. N’est-ce d’ailleurs pas l’éternelle figure du personnage « belge » dans le cinéma français ? Mais de nombreuses comédies échappent à ces travers et cherchent à exploiter les mécanismes de l’humour pour étendre la raillerie aux travers de la société et en particulier aux intolérances de tous ordres.

Si le rire est le propre de l’homme, il se décline en centaines de nuances : de la tarte à la crème à l’ironie, du comique de situation au burlesque, du calembour à l’absurde. Bien que pratiquement universel, l’humour voyage difficilement tant il mobilise des sensibilités parfois insaisissables et qui peuvent caractériser aussi bien une culture nationale qu’un microcosme familial. Si l’humour s’exporte mal, il est en revanche souvent enclin à porter sur la différence. Les blagues sur les minorités, certains « types » de femmes, les handicapés, les enfants, les vieux... ont toujours eu du succès et indiquent à elles seules qu’un trait d’humour se fait souvent aux dépens d’un tiers. Au cinéma, les comédies populaires qui mettent en scène des personnages différents, souvent issus de minorités, sont légion. Dès lors que ces caractères sont créés pour faire rire, doit-on conclure qu’ils font violence à ceux qu’ils représentent ? Dit plus brutalement, participent-ils au racisme ?

Les mécanismes ambigus de la comédie

De Charlot à OSS 117, les personnages comiques couvrent une palette aussi vaste que les ressorts de l‘humour. Pour tenter d’identifier en quoi la comédie pose problème à la diversité, sans doute faut-il revenir à ce qui fonde le rire. Cette question est bien loin d’être tranchée et peut à elle seule animer de longues heures de philosophie. Cependant, au début du 20e siècle, le philosophe Henri Bergson tente un petit essai sur la « signification du comique » qui offre quelques pistes de réponse.

Henri Bergson relève d’abord que « Où la personne d’autrui cesse de nous émouvoir, là seulement peut commencer la comédie. » [1] En d’autres termes, empathie et humour se marient mal. Le cinéma offre souvent au spectateur un personnage principal à qui s’identifier et c’est grâce à cette identification que nous sommes enclins à nous réjouir ou pleurer pour la destinée du héros. Ainsi, nous souhaitons implicitement qu’il ne souffre pas. Son bonheur nous importe. Pour la comédie, au contraire, les difficultés du personnage, lorsqu’elles constituent le ressort comique, deviennent souhaitables, au détriment alors de son bonheur.

Selon Henri Bergson, le rire en soi est « une espèce de brimade sociale ». [2] Rire consiste à sanctionner quelque chose qui est de l’ordre de la dérive, de l’anormal. Un personnage devient potentiellement risible lorsqu’il présente un écart avec ce que la société qui rit estime normal. Ce seul critère tracerait un portrait bien sombre de l’humour. Au détriment de la femme à barbe, du nain ou du faciès exotique, le rire serait-il alors le symptôme cruel de l’intolérance populaire et banale ? Dans certains cas, il est vrai que des comédies n’offrent que l’exhibition d’anomalies supposées. Les sketchs sur les Africains de Michel Lebb, encore parfois diffusés sans recul, ou même la série pourtant très populaire de La vérité si je mens sur les Juifs séfarades du Sentier, consistent pour l’essentiel à faire rire de la différence.

Le drame Chocolat de Rochdy Zerm décrit bien ce mécanisme qui fait du premier clown noir de France la victime permanente d’une brimade sociale qui prend la forme du rire du public et qui culmine par une chute redondante : avoir les fesses bottées par le clown blanc. Son émancipation de cette règle vaudra au clown Chocolat la déchéance. Cependant, pour Bergson, cette différence seule n’explique pas le rire en soi. Pour le philosophe, si le sujet de la comédie est isolé et moqué, c’est surtout parce que les aspects risibles de sa personne sont les symptômes d’un trait qu’il ne parvient pas à dominer. C’est en quelque sorte la constance des défauts et leur caractère prévisible qui en font la drôlerie. L’avare est drôle parce qu’il ne sait pas se départir de son avarice, de même que l’étranger fait rire parce que ses traditions bizarres ressurgissent à la moindre péripétie. Pour le philosophe, c’est en réalité cela que le rire sanctionne : non pas un écart ponctuel à la norme mais le fait qu’une « démangeaison intérieure » [3] semble animer des personnages qui ne parviennent pas s’en émanciper. Le distrait, le paresseux, le maladroit sont drôles parce qu’ils sont « motorisés » par leur inclinaison plutôt que par les circonstances, contrairement aux personnes « normales ».

Les comédies désignent donc souvent des « types » de personnage dont le comique ne provient pas d’un défaut que la société réprouve mais de la répétition d’un trait de personnalité dont le personnage ne sait pas se libérer. Les pulsions vaniteuses des rôles de De Funès sont aussi risibles que les élans naïfs de ceux campés par le sympathique Bourvil (comme l’illustre La Grande Vadrouille). Ainsi, la comédie Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu fait rire aux dépens à la fois du père raciste campé par Christian Clavier et de ses gendres aux traits stéréotypés et ethnicisés (le Chinois, le Maghrébin, le Juif et l’Africain). Tous fonctionnent comme des automates et c’est l’aspect prévisible des accidents engendrés par leur rencontre qui anime les gags qui se fondent dans les stéréotypes mis en scène. L’analyse des comédies permet alors de révéler les clichés partagés par une société, clichés qui existent suffisamment pour créer des attentes dans le récit. En cela, l’humour peut rassembler mais aussi exclure, puisqu’il faut partager les mêmes codes culturels ou les mêmes préjugés pour rire ensemble.

Lorsque la mécanique de l’humour est politique

L’analyse d’une comédie permet aussi de mettre le doigt sur la manière dont elle distribue les rôles entre les personnages. L’effet comique est souvent renforcé par, des contrastes entre des caractères antagonistes : le gendarme et le voleur, le maître et le serviteur,etc. Ces contrastes sont eux-mêmes symptomatiques des différences qui attirent l’attention de la société. Longtemps, de Charlot à Coluche, ce sont les écarts entre riches et pauvres ou bourgeois et prolétaires qui ont animé les comédies. Désormais, l’interculturalité fournit son lot de situations comiques en mobilisant les antagonismes culturels (comme Bienvenue chez les Ch’tis l’illustre à sa manière).

Mais le contraste provient souvent des péripéties que provoque un unique personnage comique – celui qui est « automatisé » par un trait de personnalité confronté à des personnages « normaux ». C’est l’efficacité de la recette des comédies, de Francis Veber (La chèvre, L’emmerdeur, Le diner de cons...) où l’éternel François Pignon (incarné notamment par Pierre Richard, Jacques Brel, Jacques Villeret...) perturbe par sa bizarrerie la normalité des autres protagonistes et révèle du coup leurs propres travers, à leur tour automatisés. C’est ainsi que l’Indien maladroit que campe Peter Sellers dans The Partyparticipe finalement à la révélation des ressorts ridicules de la bourgeoisie et de la jet-set hollywoodiennes ou, dans un registre bien plus délicat, que le juif lunaire de Roberto Benigni tourne en dérision l’infinie barbarie nazie de la Shoah dans La vie est belle.

Cette distribution des rôles permet de mettre en perspective les comédies sur les cultures. Si les gags sont produits par la seule stéréotypie d’un personnage étranger, sans doute est-on invité à partager les moqueries gratuites de l’altérité comme on l’a reproché à un spectacle de Kev Adams et de Gad Elmaleh. Diffusé fin 2016, il exploite grossièrement les clichés habituels sur les Asiatiques sans chercher étendre la moquerie à la société qui les a créés. [4] En revanche si le stéréotype de l’étranger conduit à révéler la mécanique ridicule de la société à laquelle il se confronte, alors la comédie entraîne dans la dérision les travers reconnaissables du monde auquel appartient le public. Le rire ne fédère plus un groupe social dans la moquerie d’un autre groupe, souvent dominé par le premier, mais fonctionne comme révélateur de contradictions au sein de la société elle-même.

Enfin, comme avec Bienvenue à Marly-Gaumont ou Good Luck Algeria, les personnages principaux peuvent être étrangers sans être risibles car ils ne semblent pas déterminés par leur origine. C’est à eux que le spectateur s’identifiera et ce sont les autres protagonistes qui, par l’intolérance raciste qui les anime, alimentent en gags les péripéties du film. Le héros suscite de l’empathie et les gags à ses dépens illustrent les difficultés qui sont les siennes et dont on souhaite qu’elles se règlent. En inversant les rapports entre les personnages, ces comédies dévient la puissance du rire : il ne s’agit non plus de conserver les normes de l’entre-soi en ricanant d’un bouc émissaire mais d’inviter à progresser en montrant que la « brimade sociale » peut s’appliquer à l’intolérance.Réflexe aussi plaisant qu’étrange, aussi difficile à susciter qu’à contrôler, le rire peut révéler nos raideurs culturelles les moins avouables tout en les excusant d’un « c’était pour rire » dont la nuisance dépendra de l’étendue du collectif qui le partage. Mais à l’inverse, le même phénomène peut accompagner les émancipations lorsque l’habileté des humoristes conduit à fédérer leur public contre les anomalies de leur propre société. L’humour navigue ainsi entre la mise au pilori et l’érection des barricades, de la domination d’un groupe sur un autre à la remise en question des rapports de force.

Daniel Bonvoisin et Cécile Goffard
Mars 2017

[1] Bergson Henri, Le Rire. Essai sur la signification du comique, PUF, Paris, 1950 (1924), p.102.
[2] Idem, p. 103.
[3] Idem, p. 109.
[4] Cheylan Anthony, Moi, Asiatique, j’ai mal devant le spectacle de Kev Adams et Gad Elmaleh, Clique.tv, 20 novembre 2016, www.clique.tv/asiatique-honte-kev-adams-et-gad-elmaleh/

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