Intégration Inch’Allah, un documentaire qui témoigne du parcours des primo-arrivants

D’après le Centre fédéral Migration (MYRIA), près de 11% de la population est de nationalité étrangère [1], ce qui fait de la Belgique un pays assurément multiculturel. Si les débats concernant ces 1,2 millions de personnes d’origine étrangère s’articulent surtout autour des peurs qu’elles suscitent, surtout lorsqu’elles sont étrangères « d’apparence », on ignore souvent que des dispositifs particuliers sont mis en place à leur intention. Ces parcours d’intégration sont-ils utiles et légitimes ? Nous avons rencontré Pablo Muñoz Gomez, réalisateur du documentaire Intégration Inch’Allah (2016) qui s’est emparé de cette thématique complexe et qui témoigne de l’expérience d’un groupe de primo-arrivants qui participent à des cours d’intégration à Anvers.

Avant d’entrer directement dans l’univers du documentaire, précisons brièvement en quoi consiste le parcours d’intégration en Belgique. En Flandre, l’« Inburgering », autrement dit le parcours de l’intégration civique existe depuis 2004. Il agit autour de 3 axes : l’orientation sociale, les cours de néerlandais et l’orientation professionnelle [2]. Il s’adresse aux personnes étrangères majeures ayant moins de 65 ans, qui veulent s’établir en Flandre de manière durable. C’est un parcours accessible à tous mais il est obligatoire pour ceux qui ont récemment immigré en Belgique (sauf à Bruxelles). Ceux qui ne respectent pas cette obligation peuvent recevoir une amende administrative. [3] En Wallonie, c’est fin 2012 qu’apparaissent les « Parcours d’accueil des primo arrivants » qui aujourd’hui se nomme les « Parcours d’intégration ». Actuellement, on compte huit centres régionaux d’intégration (C.R.I) proposant ce type de parcours. Ce dispositif se divise en quatre axes : un module d’accueil, une formation en langue française, une formation en citoyenneté et une orientation vers un dispositif d’insertion socio-professionnelle. Ce parcours est obligatoire pour les étrangers récemment venus s’installer en Wallonie, mais il reste accessible à toute personne étrangère ou d’origine étrangère, primo-arrivante ou non [4]. À Bruxelles, ces centres d’intégration ont été créés en juillet 2013 [5] mais ce n’est que depuis mai 2016 que les primo-arrivants peuvent suivre les parcours d’intégration qui ne sont pas encore obligatoires, ce qui ne saurait tarder [6]. Réaliser le parcours devrait être une obligation dès l’année prochaine et les sanctions en cas de refus de les suivre pourraient s’élever à 2500 euros [7].

De la caricature nationaliste à l’insertion concrète

D’où vous est venue l’idée de réaliser ce film portant sur la question de la politique d’intégration des populations immigrées en Belgique ?

Il y a quelques années, j’ai réalisé un court-métrage, « Welkom », qui parlait du nationalisme flamand. Au moment où je l’écrivais, il y a eu toute une polémique car l’ancien ministre des Affaires Intérieures de la NVA, Geert Bourgeois, avait édité un kit d’intégration pour les populations de primo-arrivants qui arrivaient en Belgique. Ce kit était très drôle parce qu’il transmettait de gros clichés, par exemple, que les Flamands allaient se coucher à 22 heures, qu’ils aimaient la bière et mangeaient des gaufres, etc. Donc à l’époque, j’avais un peu surchargé mon écriture en jouant sur l’absurde pour que mes personnages aillent, à un moment donné, dans un cours d’intégration. Par la suite, j’ai voulu développer la réflexion sur ce sujet à travers un documentaire dont la longueur permettrait de mettre en avant toute sa complexité.

Pourquoi avoir choisi de réaliser le documentaire dans la ville d’Anvers ?

Au départ, je voulais suivre ces cours d’intégration partout en Belgique, comme les choses sont organisées différemment en fonction de la Flandre, de la Wallonie et de Bruxelles. Pour finir je me suis dit qu’il était un peu compliqué de montrer ça, l’objectif n’étant pas de comparer l’efficacité des différents centres. C’est le casting des personnages du film qui a arrêté mon choix sur la ville d’Anvers. C’est là que j’ai pu rencontrer le professeur Ahmed qui est un personnage intéressant avec beaucoup de charisme et qui présente, à mon sens, assez bien l’ambiguïté et le paradoxe qu’est le cours d’intégration. Il est à la fois plein d’humour et proche des gens mais il est aussi très strict et très exigeant avec les primo arrivants.

Vous êtes entré en immersion pendant sept semaines dans un centre d’intégration, avez-vous été surpris lors de cette expérience ? Est-ce que cela a changé le regard que vous portiez sur ces centres et ces cours d’intégration ?

La première surprise pour moi a été de voir que ces centres étaient très bien organisés et bien conçus. Par exemple, l’idée de donner des cours d’intégration dans la langue des gens, c’est-à-dire d’assumer plus de 30 langues différentes pour les 5 000 personnes qui les suivent chaque année à Anvers, c’est tout de même très bien pensé. La deuxième surprise a été de constater que les participants, les « Inburgeraars » comme on les appelle là-bas, sont très contents de recevoir ces cours d’intégration et d’avoir accès à des services faits pour eux afin de les rendre autonomes en Belgique. Recevoir un cours dans ta langue en arrivant dans un nouveau pays est selon moi un geste symbolique d’accueil. Tout cela a nettement nuancé mon avis car je partais avec un a priori négatif.

Intégration ou assimilation ?

Le caractère obligatoire de ces parcours d’intégration pourrait porter à croire que ces derniers ont un objectif d’assimilation de la culture du pays d’accueil plutôt qu’un objectif d’intégration. Laetitia Van Eeckhout, journaliste au journal « Le monde », définit l’assimilation comme étant « la pleine adhésion par les immigrés aux normes de la société d’accueil, l’expression de leur identité et leurs spécificités socioculturelles d’origine étant cantonnée à la seule sphère privée. Dans le processus d’assimilation, l’obtention de la nationalité, conçue comme un engagement "sans retour", revêt une importance capitale.  » Quant à l’intégration, elle « exprime davantage une dynamique d’échange, dans laquelle chacun accepte de se constituer partie d’un tout où l’adhésion aux règles de fonctionnement et aux valeurs de la société d’accueil, et le respect de ce qui fait l’unité et l’intégrité de la communauté n’interdisent pas le maintien des différences. » [8]

Peut-on selon vous « apprendre », « assimiler » une culture ?

Non, je ne pense pas. Par contre, je pense que l’on peut s’ouvrir à une autre culture et ne pas la voir comme un ennemi. Je crois que c’est le but premier d’un cours d’intégration. Une citation m’a un peu accompagné tout au long du film : « un homme peut quitter son village, mais le village ne quittera jamais l’homme ». On ne peut jamais abandonner sa culture quand on arrive dans un pays. Ça ne se passe pas comme ça, la culture fait partie de nous, en tant que personne, nous sommes un objet culturel. Par contre, je crois qu’on peut s’ouvrir et découvrir une culture avec grand plaisir. Toutes ces théories nationalistes…, je n’y crois pas une seule seconde, je crois que c’est juste une question d’ouverture et d’éducation à l’autre.

Le film montre certains tabous présents dans la classe, comme par exemple au niveau de la sexualité, de la place de la femme dans la société, du port du voile, etc. Pensez-vous que ce genre de cours permet de les remettre en question ?
Ils ne vont pas sortir du cours en ayant totalement changé de vision, disons qu’on pose la graine. C’est une forme de question qui leur est posée avec laquelle ils peuvent se remettre en question. Je pense qu’ils prennent conscience de la différence de culture et que ça les aide à s’ouvrir à notre mode de vie. On les mets dans une situation où on les confronte une première fois à des sujets tabous pour qu’ils puissent en parler librement dans un cadre particulier. On les confronte à ce genre de choses pour qu’ils ne soient pas surpris par la suite.

Dans ce climat actuel de tension vis-à-vis des immigrés, estimez-vous que votre film favorise l’interculturalité ?

Je pense qu’il y contribue. J’espère que le spectateur a l’impression d’avoir rencontré les personnes que j’ai filmées et qu’il puisse du coup s’ouvrir à eux, à leur mode de vie, de pensée et qu’il arrête de ne les voir qu’à travers des clichés. On entend parler de ces gens tous les jours, mais on ne les entend pas parler de leur situation, de leur vécu. On entend énormément de choses à leur sujet, mais on ne sait pas qui ils sont. Mon film veut leur donner la parole et permettre de rencontrer l’Autre, avec un grand « A ».

La gestion de la crise migratoire menée par un gouvernement fédéral où dominent les nationalistes repose en grande partie sur les préjugés à l’encontre des populations arabes constamment mises sous le feu des projecteurs sous des angles qui les problématisent. L’assise supposée populaire de cette politique puise vraisemblablement dans l’ignorance des situations particulières des migrants et des efforts qu’ils entreprennent pour vivre décemment dans une société d’accueil pacifique [9]. Intégration Inch’Allah avait pour origine les préjugés sur les parcours d’intégration et s’est finalement recentré sur le travail d’adaptation des migrants eux-mêmes. L’évolution du point de vue du réalisateur est à l’image de ce que peut produire un documentaire efficace : par effet de grossissement, voir les nombreux détails qui échappent aux discours globaux et qui finissent par contribuer à en réduire le simplisme.

Anne-Sophie Casteels et Daniel Bonvoisin

Propos recueillis par Anne-Sophie Casteels en février 2017.

[1La migration en chiffres et en droits 2016, Juillet 2016, http://www.myria.be/files/Migration2016-2-Migrations_en_Belgique_donnees_statistiques.pdf

[2Pascal De Gendt, Parcours d’intégration : un pas en avant mais pas suffisant, Analyses& Études Migrations, Sireas asbl, janvier 2013. p. 3

[3Pascal De Gendt, Parcours d’intégration : un pas en avant mais pas suffisant, Analyses& Études Migrations, Sireas asbl, janvier 2013. p. 4

[4Parcours d’intégration des primo-arrivants, Portail de l’Action Sociale en Wallonie, socialsante.wallonie.be/ ?q=action-sociale/integration-personne-origine-etrangere/dispositifs/parcours-integration-primo-arrivant

[5Analyse du décret relatif au parcours d’accueil pour primo-arrivants en Région de Bruxelles-Capitale, CIRé, 8 juin 2015, https://www.cire.be/thematiques/integration/analyse-du-decret-relatif-au-parcours-d-accueil-pour-primo-arrivants-en-region-de-bruxelles-capitale

[6Les Parcours d’intégration ont débuté à Bruxelles, Le Guide social, 20 mai 2016, pro.guidesocial.be/actualites/les-parcours-d-integration-ont-debute-a-bruxelles.html

[7Le parcours d’intégration sera obligatoire, Le Soir, 23 mars 2017, plus.lesoir.be/87113/article/2017-03-23/le-parcours-dintegration-sera-obligatoire

[8SBAZ, Assimilation, intégration et insertion, Le blog de SBAZ, 22 mars 2015, https://blogs.mediapart.fr/sbaz/blog/230315/assimilation-integration-et-insertion

[9Préjugés qui poussent des associations comme Amnesty à mener des campagnes d’information ciblées : 10 préjugés sur la migration, Amnesty International, juin 2017, https://www.amnesty.be/camp/asile/prejuges/article/10-prejuges-sur-la-migration-nouvelle-edition

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