Youtube vs télévision : le peuple et l’élite ?

Les vidéos Youtube sont devenues un véritable phénomène de société. Consultées massivement par les internautes, les audiences de certaines vidéos n’ont rien à envier à celles de la télévision, que du contraire ! Cyprien, célèbre youtuber arrive par exemple à accumuler 5 millions de vues et 30 000 commentaires d’internautes en 10 jours et ce en une seule vidéo… Des chiffres que la télévision peut rarement revendiquer. Mais face à ce média si proche du public, la télévision ne s’est-elle pas enfermée dans ses propres logiques ? A contrario, Youtube n’incarne-t-il pas les fonctions de partage social et de transparence rêvées depuis si longtemps par le grand public ?

Le 24 octobre 2015 l’équipe de l’émission On n’est pas couché recevait Natoo, célèbre youtubeuse qui a déjà quelques bonnes dizaines de vidéos à son actif. L’instant est intéressant car il illustre la rencontre entre deux mondes : celui de la télévision et celui des youtubers. Dans ce cadre, l’interview de la star du web permet de poser une question : quelle considération la télévision accorde-t-elle à ces youtubers ? Aussi, l’émission est l’occasion de questionner les logiques qui fondent la légitimité de ces deux médias pour mieux comprendre le fossé qui se creuse entre eux.

Le motif de l’invitation d’une personnalité sur un plateau télé n’est jamais neutre. Généralement en lien avec l’agenda (promotion d’un spectacle, d’un livre, d’un film ou en lien avec la vie politique) les invités au show de Ruquier sont rarement là par hasard. Ici la youtubeuse n’est pas là pour parler de ses vidéos mais pour présenter son livre-magazine « Icônne », parodie d’un magazine féminin. Inviter un youtuber pour parler d’autre chose que de ses vidéos, ça s’est déjà produit auparavant. En effet, l’émission du service public avait déjà invité Norman [1], youtuber, pour présenter son long-métrage « Pas très normales activités ». Tant pour Natoo que pour Norman, l’implicite est là : faire des vidéos sur Youtube ne constitue pas un motif suffisant pour venir sur le plateau. Il faut quelque chose « de légitime » aux yeux de la télévision : un film, un magazine papier, un spectacle pour passer à la télévision... Un peu comme si le youtuber devait franchir un palier qui rend légitime son travail et ainsi justifier sa présence à la télévision. De quoi se demander si, au regard de « l’Institution télévision » : être youtuber c’est un vrai métier ?

Gravir les marches…des médias

Les médias sont-ils structurés verticalement avec au bas de l’échelle Youtube et ses « créations faites maison » et plus haut la télévision, le one-man show, le cinéma et enfin la littérature ? Ici, la youtubeuse se retrouve assez rapidement confrontée à des questions orientées en ce sens. Notamment lorsque Laurent Ruquier lui demande : « Est-ce que vous allez monter sur scène ? Parce-que là vous vous faites connaitre grâce à Youtube, grâce à Internet,… là l’étape suivante c’est le livre en librairie, puis le one-man show ». Plus tard dans l’émission, l’animateur ajoute : « C’est l’étape suivante, c’est la télé, la scène, et déjà le cinéma un jour ». L’itinéraire est prédéfini et la hiérarchie sous-entendue. Ces réflexions posent la question de savoir si être youtuber peut être une finalité en soi ou si c’est juste un moyen pour gravir les échelons [2]]. Il y a donc un manque de reconnaissance du métier de youtuber.

Faut-il faire autre chose que des vidéos Youtube pour être reconnu(e) dans le milieu de la télévision ?

Un manque de reconnaissance qui prend diverses formes au fil de l’interview. Un exemple ? Lorsque Yann Moix décrit la Video City Paris (festival des youtubers) comme étant : « l’équivalent de Disneyland mais avec des youtubers donc c’est comme si on voyait Mickey, Donald et Dingo mais les vrais du coup ». Face à cette description (peu valorisante), Natoo reprend l’écrivain primé en précisant « Oui sauf qu’on est des artistes en petit peu ». Une réponse qui revendique un peu de reconnaissance par rapport à son métier. Il faut bien dire que les médias dominants rendent rarement justice au travail de créativité que suppose le métier de youtuber : phases d’écriture, de tournage, jeu de comédien, de montage, de post-production … Tout cela n’est que trop peu mentionné quand il s’agit de parler de ces nouveaux artistes (même si dans l’émission, l’équipe reconnait le talent humoristique de Natoo).

Il est d’ailleurs intéressant de voir quels sont les discours dominants quand il s’agit de parler « de l’univers Youtube ». A ce titre, l’émission On n’est pas couché illustre bien les angles qui sont habituellement choisis par les médias mainstream : la question financière (combien l’artiste se met-il dans la poche ?), la mesure d’audience et les problématiques liées au psycho-social (voyeurisme, la mise en scène des enfants …). Quid des autres approches comme le travail créatif, les sources d’inspiration, l’avènement d’un nouveau langage audiovisuel, la proximité avec les internautes ? … Autant d’approches absentes de ces discours et qui, pourtant, créent la richesse culturelle de la plateforme vidéo.

Mais si les angles choisis apparaissent peu valorisants [3] durant toute l’émission, cela s’accompagne également d’une méconnaissance du milieu. Lorsque Laurent Ruquier parle de Squeezie (toujours dans le top 10 des vidéos les plus vues) [4]], il s’interroge sur le plateau « je ne connais pas, c’est qui ? » … Force est de constater que les références communes entre télévision et monde du web ont du mal à se créer.

Alors que l’interview se passe plutôt mal, l’émission permet de poser une question : comment expliquer que la télévision ignore à ce point le fonctionnement de Youtube et reste dans les généralités quand il s’agit d’en parler ? Pour beaucoup d’internautes, c’est l’audience qui explique cela. Cet argument dit que si une émission de télévision se sent menacée sur le plan de l’audience, elle renie sa concurrence Internet par peur d’accorder trop de place. Mais n’est-ce pas prendre le problème à l’envers ? Peut-être vaudrait-il mieux s’intéresser aux logiques intrinsèques de ces deux médias pour en comprendre l’attrait par le public (et donc l’audience qui en découle).

Youtube et la télévision, deux mondes aux logiques différentes ?

Bien évidemment la télévision et Youtube sont deux médias très différents sur bien des aspects ; ici il sera question de comparer la logique interne qui légitime les contenus diffusés chez Ruquier, à la télévision de ceux postés sur Youtube. L’hypothèse est que la différence de logique des deux médias expliquerait en grande partie le cloisonnement observé entre l’émission et les réactions des internautes.

Du côté de la télévision, il y a la logique très verticale qui met en scène Natoo et des chroniqueurs. Ces derniers incarnent la critique de la culture légitime. L’éditeur choisit les invités et instaure une certaine distance vis-à-vis de son public (l’interactivité avec le public pour ce type de programme reste faible). L’animateur reproduit un schéma hiérarchique et ses chroniqueurs représentent la critique fondée sur une forme d’autorité reconnue par la société plutôt élitiste que populaire (Yann Moix a gagné le prix Goncourt et Renaudot, Léa Salamé s’est distinguée par différents prix pour ses prestations journalistiques). Le dispositif est basé sur l’autorité et la reconnaissance de ce que certains (l’élite) jugent culturellement bon.
De manière globale l’émission est rythmée par l’appréciation des chroniqueurs de ce qui est amené par l’invité. Ici, Natoo présente son magazine : qu’en pensent Yann Moix et Léa Salamé ? Ce sont eux qui vont guider l’émission sur base de leur appréciation. Mais ce dispositif intéresse-t-il encore les internautes ? Est-ce cohérent avec leur modèle de consommation davantage basé sur le partage social et l’appréciation de pair à pair ?

Chez Ruquier, tout se passe comme si les internautes assistaient au spectacle du « bocal médiatique » [5], pour reprendre le terme de Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS en sciences de la communication. Dans ce modèle, les élites se coupent du reste de la société pour rester dans leur petit monde avec leurs avis et leurs critères normatifs. Or peut-être que les internautes sont de moins en moins réceptifs à ce modèle. En effet, ils sont par définition connectés et peuvent communiquer entre pairs sans réellement se soucier de l’avis de la télévision sur leurs pratiques culturelles. Comme le précise Dominique Wolton : « La coupure entre les élites et le reste du monde est peut-être plus dommageable qu’hier, car hier le reste de la population ne voyait pas ce décalage, aujourd’hui plus visible grâce aux médias. Autrement dit, on observe toujours le même effet de « bocal » des élites mais cet effet est maintenant perçu par les autres catégories socio-culturelles » [6]. Les réactions des internautes à l’émission illustrent bien cette coupure (comme en attestent les tweets observés pendant l’émission). C’est ainsi que bon nombre d’internautes ont souligné le côté très méprisant de la part des chroniqueurs quant à leur culture. Ce qui s’explique probablement en partie par le fait que les internautes n’ont pas forcément pour habitude de chercher la légitimité de leurs pratiques du côté des Institutions mais plutôt du côté de leurs pairs. D’ailleurs, la critique des Institutions fait partie de cette culture des réseaux sociaux : « Avec la montée en puissance de « l’individu démocratique », qui fait une critique permanente des Institutions, critique légitime mais de plus en plus exacerbée, nous assistons à la remise en cause de la tradition, des experts, des Institutions. Et l’on sait le rôle croissant des réseaux sociaux et des plateformes du web social dans cette remise en cause des institutions et des médiateurs en général [7] ».

Du côté des internautes (y compris les youtubers), les logiques qui légitiment les contenus fonctionnent tout autrement. C’est moins le jugement d’écrivains ou des journalistes reconnus qui compte pour légitimer les contenus que l’horizontalité des échanges. Sur les réseaux sociaux les échanges et la culture se fondent davantage sur une hiérarchie horizontale : est validée par l’internaute ce qui se partage, s’échange de pair à pair. Comme le précise Yves Michaud [8], sur Youtube « Ce caractère horizontal de la prescription désarticule au sens propre la référence : celle-ci, qui n’est plus commandée par des prescripteurs « autorisés » […] » [9]. Par la suite, dans cette série de médias mis en ligne, c’est à l’internaute de faire son marché dans les contenus proposés, de les évaluer et relayer. Par ailleurs l’interactivité possible entre les créateurs de vidéo et le public renforce cette logique d’horizontalité qui n’est pas possible en télévision.

Bien entendu ce cadre n’explique pas de manière exhaustive ce qu’il s’est passé sur le plateau de Ruquier ce soir-là mais permet de comprendre que, dans son fonctionnement, le monde de la télévision et celui de Youtube portent des caractéristiques qui les forgent et les séparent plus qu’ils ne les attirent. Ici, ce qui est flagrant c’est de voir comment l’émission On n’est pas couché exerce une logique qui ne fait pas vraiment écho à la culture des internautes. Dans une certaine mesure, les réactions des internautes illustrent cela : ils assistent au jugement des chroniqueurs sur un artiste qui n’a pas évolué dans ce monde traditionnel. D’ailleurs les stars du web n’ont jamais eu besoin de la reconnaissance de la télévision pour percer et pour bénéficier de la reconnaissance du grand public.

Youtube résolument plus proche du peuple que la télévision

Média résolument populaire, Youtube a su trouver son/ses public(s). Comprise et valorisée à travers la qualité de ses productions et le mode d’échange qu’elle suppose, la plateforme s’impose de plus en plus comme l’antre de l’audiovisuel populaire. La télévision, et ce type de programme en particulier, s’isole du peuple, prisonnière de ses logiques et contraintes. Elle peine à innover et à se rapprocher du peuple comme peut le faire Youtube. Mais cet isolement a un prix : à l’heure où des millions d’internautes fondent leur culture et leurs référents culturels sur base des vidéos en ligne ; la télévision vieillit et ignore ces contenus comme s’ils étaient insignifiants culturellement… alors que c’est tout le contraire ! Dans les années à venir, il sera intéressant de voir comment la télévision va négocier son avenir… à moins que la solution ne soit tout faite : racheter ces stars du web [10]] pour les placer dans le petit écran. Mais dans quelle proportion cela va-t-il se faire ? Qu’en pensera le public ? Les youtubers feront ils succès à la télévision ? Il y a là matière à observation.

Martin Culot
Septembre 2016

Lien vers l’émission On n’est pas couché avec Natoo : https://www.youtube.com/watch?v=X61SPgvWxeU

[1Dans l’émission du 26 janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=MgcQxlHBSqw

[2Par ailleurs, cette vision est battue en brèche par différents youtubers qui affirment que leur métier n’est en rien « un moyen » pour accéder aux « médias traditionnels ». C’est le cas par exemple Karim Debbache : Karim Debbache, le succès du crowdfunding de Chroma, Bits, Arte : https://www.youtube.com/watch?v=5eHTuux09n4 [Consultée le 8 septembre 2016

[5D., Wolton, Les contradictions de l’espace public médiatisé, Hermès n°10, 1991.

[6Idem.

[7A., Serres, Dans le labyrinthe, Evaluer l’information sur Internet, Caen, C&F éditions, 2012 p. 23.

[9Idem.

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