Tout va mâle : la santé mentale des hommes à l’écran

À l’écran comme à la vie, les hommes souffrent mais se cachent encore souvent pour pleurer. Des personnages masculins qui réagissent à la détresse de manière brutale et que l’on valorise parfois en conséquence ou dont la violence prête à rire : quelles sont les conséquences de ces représentations sur la capacité des hommes à appréhender leur santé mentale ?

À sa sortie en octobre 2019, le Joker [1] de Todd Phillips est accueilli de manière très enthousiaste. Récompensé par un lion d’or à la Mostra de Venise, il reçoit les éloges des critiques autant que du grand public et bat des records au box-office [2]. En moins d’un mois, il aura engrangé plus d’un milliard de dollars de recettes, fait inédit pour un film interdit aux mineurs aux États-Unis. La performance de Joaquin Phœnix est particulièrement saluée : décrite par l’acteur comme physiquement et mentalement éprouvante [3], elle l’a notamment conduit à perdre 25 kilos en peu de temps et à se confronter à la santé mentale pour le moins troublée du personnage qu’il incarne.

Arthur Fleck - le véritable nom du super-vilain, ennemi juré de Batman - est présenté dans ce film comme un homme de 35 ans qui semble plus vieux que son âge : amaigri, pathétique, il maîtrise peu les codes de la vie en société tout en ayant l’air d’y chercher douloureusement sa place. Il souffre d’une maladie mentale, vraisemblablement de l’ordre du trouble de la personnalité bien qu’aucun diagnostic ne soit donné. Celle-ci se caractérise notamment par des hallucinations, une tendance à l’autodestruction et ce fameux rire qui le déborde quand il se sent mal à l’aise. Victime de maltraitances graves sur les plans familial, intime et institutionnel, il bascule lui-même dans la violence un soir où il est agressé dans le métro par trois jeunes hommes évoluant dans les hautes sphères économiques et sociales - cruels, méprisants, à l’image du système qui les a fait grandir. Un triple meurtre qui dans la genèse du film marque un basculement : Arthur Fleck, personnage passif, subissant, devient le Joker, actif, ripostant.

Joker est sans doute moins un film de super-héros qu’un film dénonçant « la violence des riches [4] ». Il est cependant également intéressant de s’y pencher pour les représentations des masculinités qu’il véhicule. Le soir des homicides, un changement très net apparaît dans le comportement du protagoniste. Porté par l’adrénaline, il regagne son immeuble et se présente à sa voisine, s’engage fougueusement dans son appartement et lui fait l’amour. Celle qu’il espionnait à travers la ville, est - ou plutôt il se l’imagine - désormais sous son charme. Lui, à qui on semble au début du film attribuer une tendance homosexuelle, qui dort tous les soirs aux côtés de sa mère et entretient avec elle une promiscuité malsaine, la tête à claques, la cible facile, gagne progressivement en assurance : son corps se déploie, il devient charismatique, célèbre, la figure de proue d’un mouvement contestataire, un leader. L’expression de sa douleur auparavant geignarde, pénible, se transforme en un langage qui a sa place dans l’idéologie viriliste [5], parce qu’il se rattache au pouvoir et la domination. D’homme-enfant, Arthur Fleck devient le Joker, le mâle Alpha du côté sombre de Gotham City et il doit son évolution à sa propre brutalité.

Tuer l’enfant pour faire naître le (sur-)homme

Un homme brutal et puissant qui cache en réalité un enfant abusé, traumatisé ou qui a subi une expérience extrêmement violente, voilà un scénario que l’on retrouve assez fréquemment dans les univers de super-héros : Wolverine [6] a fait l’objet d’expériences scientifiques, Batman [7] a vu ses parents être tués devant ses yeux.

Un parallèle peut être établi avec l’éducation traditionnelle des petits garçons. Dans son livre Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, la philosophe Olivia Gazalé explique la fonction que jouaient lesdites violences éducatives dans la construction identitaire des jeunes enfants identifiés comme masculins [8]. Rapportant les travaux de l’anthropologue Margaret Mead [9], elle décrit comment l’apprentissage des codes de la virilité a été perçu par différentes sociétés en des temps et lieux distincts comme une conquête, un effort actif et constant pour sortir de l’emprise du féminin (la mère) et s’empêcher de céder à « la menace de la régression vers l’état originel de fusion avec le sein maternel. [10] » Les cultures virilistes ont donc mis en place des méthodes plus ou moins violentes pour induire le passage de l’état de garçon à celui d’homme accompli. La majorité d’entre elles appelle à un contrôle de soi et à une répression des sentiments - une manière de se distinguer des femmes qui débordent, par leurs émotions qui les submergent et par leurs fluides corporels qu’elles ne peuvent contenir (notamment les règles). Des coups [11], des humiliations, des viols visant à « déconstruire le garçon pour construire le guerrier », à l’endurcir et à le rendre même capable d’assister à un combat entre un homme et un ours « sans tressaillir, crier ou pleurer comme le font les femmes [12] ». Un « dressage des corps masculins [13] » plus ou moins ritualisé à l’origine de nombreuses souffrances psychiques.

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Gennaro Savastano avant son voyage initiatique n’a pas la gâchette facile. Incapable de tuer un homme, il fait honte à sa famille.

Ceci est notamment montré de manière très explicite dans le film 300 [14] de Zack Snyder. Une illustration plus contemporaine mais tout aussi criante est le personnage de Gennaro Savastano, dit Genny, dans la série italienne Gomorra [15]. Fils de l’un des plus grands mafieux napolitains, Genny est représenté comme un garçon qui a eu une vie bien trop confortable pour avoir les épaules d’un chef. Alors que son père est emprisonné, sa mère [16] qui dirige à présent les affaires de la famille l’envoie négocier avec des trafiquants de cocaïne au Honduras. Là-bas, on l’obligera à torturer et à découper un homme à la machette. Il comprendra par la suite que sa mère était consciente de la violence qu’il aurait à affronter mais qu’elle percevait cette mission comme un voyage initiatique. Genny regagne Naples sensiblement différent, assombri, il change de look, opte pour une crête iroquoise et tue désormais à bout portant sans sourciller. Il est traumatisé mais désormais perçu comme un acteur avec qui il faudra compter. Cette expérience sera par la suite valorisée au sein de la série puisque ses contacts auprès des Honduriens l’aideront notamment à acquérir une place importante parmi les chefs de la criminalité organisée. Son rapport à l’amour évolue lui aussi : de jeune homme transi qui se laisse facilement mener par le bout du nez, il manipule désormais les femmes pour arriver à ses fins [17]. L’apprentissage et l’exercice de la violence participe aussi de la transformation du chimiste de la série Breaking Bad [18]. De professeur (profession féminine) maladroit et peu sûr de lui [19], il devient un chef de pègre redoutable et en pleine confiance. Alors qu’il semblait au début de la série agir pour le bien-être de sa famille, ses rapports avec celle-ci deviennent extrêmement conflictuels. Son comportement semble finalement s’expliquer par un besoin de satisfaire avant tout son ego blessé.

Notre empathie pour ces hommes exécrables

Dans la série After Life [20] créée par Rick Gervais, un homme fait difficilement le deuil de sa femme, morte d’un cancer quelques mois plus tôt. Avant de décéder, celle-ci avait pris la peine d’enregistrer une sorte de tutoriel vidéo pour lui rappeler ses tâches quotidiennes, comme aller promener le chien le matin par exemple. Elle lui recommande également de ne pas devenir odieux et il ne suit évidemment pas ses conseils. Cela met en lumière [21] la manière dont nous normalisons la brutalité comme le moyen d’expression privilégié des hommes qui souffrent. Pour Télérama, la dépression de Tony Johnson, le protagoniste, est sans aucun doute « un prétexte en or pour déployer sans limite un humour acerbe, volontiers cruel » [22]. Une mini-série perçue comme « drôlement touchante [23] » pour Les Inrocks malgré le fait que son scénario repose essentiellement sur les violences verbales et physiques qu’inflige le veuf à qui croisera son chemin et sur les situations cocasses auxquelles le conduit son comportement suicidaire. Un homme qui n’a plus rien à perdre, qui blesse mais à qui l’on pardonne tout, puisqu’il est triste.

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Albert Dupontel parti prendre l’air après avoir symboliquement mis le feu à son foyer dans Deux jours à tuer.

Ces hommes que la dépression plonge dans la misanthropie reviennent assez régulièrement à l’écran. Il y a notamment le personnage d’Antoine Méliot, joué par Albert Dupontel dans le film Deux jours à tuer [24]  : un quarantenaire en crise qui détruira en une journée l’équilibre familial, amical et professionnel qui était le sien jusqu’alors. Cruel envers sa compagne, ses enfants, son comportement se justifierait par le ras-de-bol qu’il éprouve et une souffrance plus profonde que l’on découvre plus tard. Il y a certainement une jouissance pour les spectateur.trices à voir de grandes institutions comme la famille, le travail, le savoir-vivre être ainsi piétinées. Il n’empêche que l’on peine à s’imaginer un personnage féminin, mère de famille, se comporter de la sorte sans être dépeinte comme dangereuse ou profondément antipathique.

Le mal-être de certains personnages masculins est même présenté comme une part importante de leur identité. C’est le cas de nombreux détectives, ces hommes qui travaillent la nuit car en proie aux insomnies, seuls parce qu’ils supportent difficilement de vivre en société. Le personnage de Rust Cohle dans la première saison de la série True Detective [25], incarné par Matthew McConaughey est un bon exemple : malgré ses longs discours transcendantaux, son goût pour les interrogatoires musclés et un alcoolisme prononcé, son coéquipier lui pardonne ses excès car dans le fond il sait que c’est la mort de sa fille qui l’a profondément marqué. Sa douleur, c’est d’ailleurs ce qui l’a conduit à être un excellent inspecteur : son caractère de tête brûlée et le peu de cas qu’il accorde à sa propre personne l’ont amené à fréquenter les bas-fonds et à faire de lui un flic infiltré crédible.

De fait, cette figure du loup solitaire va souvent de pair avec une tendance prononcée à l’autodestruction et aux addictions. Il peut s’agir d’alcool ou de drogues mais aussi de sexe comme dans le film Shame [26] ou d’adrénaline comme dans Fight Club [27]. Cela correspond par ailleurs aux statistiques : sauf pour les troubles comportementaux liés à l’alimentation, les hommes auront généralement tendance à se montrer plus enclins aux addictions et aux conduites à risques que les femmes [28].

À l’écran comme dans la vie, les hommes tapent du poing mais ne pleurent pas

Souvent, la souffrance subie et / ou perpétuée par ces hommes apparaît donc comme un élément déclencheur et au niveau de l’expérience des spectateurs.trices comme « un mal pour un bien » : sans traumatisme, pas d’histoire donc pas de plaisir. Elle est par ailleurs normalisée et ne fait pas l’objet d’un questionnement profond : elle est même souvent présentée comme une certaine forme d’humour. Il ne s’agit pas là de se demander s’il est pertinent ou non de permettre la violence à l’écran mais plutôt de souligner le fait que les réactions des personnages masculins face à leur mal-être sont assez uniformes : ils deviennent violents, brutaux, coupés de leurs sentiments. On les verra rarement roulés en boule dans un coin dans leur pièce, pleurer sous la douche ou allongés sur le divan d’un psychanalyste. Ce dernier point fait d’ailleurs l’objet d’un autre scénario récurrent : celui de l’homme fonctionnel en société et / ou qui jouit d’une position sociale dominante mais qui est en proie à la dépression et cache son recours à un.e professionnel.le par peur de perdre ses privilèges sociaux. C’est le synopsis de la série Les Soprano [29], où le protagoniste Tony Soprano, chef de la mafia lui aussi [30], débute une thérapie en cachette afin de soulager ses crises de panique. On retrouve une histoire très semblable dans le film Mafia Blues [31] où le personnage de Paul Vitti, incarné par Robert De Niro, sanglote en cachette devant une publicité, ce qu’il reproche par la suite à son psychologue qu’il menace de mort « s’il essaye encore de faire de lui une tapette ». De nombreux personnages affichent par ailleurs un certain mépris envers les psychologues, à l’image par exemple du Dr House [32].

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Tony Soprano racontant ses difficultés au travail chez sa psychanalyste.

Dans notre réalité occidentale, la situation n’est pas si différente : les hommes et les femmes tendent à composer différemment avec leur santé mentale. Chez les hommes, on notera que la dépression se manifeste par exemple plus souvent par de « l’irritabilité, de la colère, de l’agressivité, par une prise de risque et un comportement de fuite [33] » alors que des symptômes plus typiques pourraient être un sentiment de tristesse ou de culpabilité, des pleurs ou des changements dans l’appétit [34]. Il s’agit de savoir si l’oeuf naît de la poule ou la poule de l’oeuf : les hommes à l’écran expriment-ils leur tristesse par la violence parce que les hommes ont naturellement tendance à se comporter de cette manière ou se comportent-ils de cette manière parce qu’ils manquent de modèles alternatifs ? La problématique du suicide offre des perspectives. On met souvent en avant le fait que les hommes se suicident davantage que les femmes [35] et il semblerait que cela soit le cas depuis longtemps puisque le sociologue Emile Durkheim le constatait déjà dans son ouvrage Le suicide paru en 1897. C’est un fait qui semble également établi dans tous les pays, « sauf dans quelques régions d’Asie et de Chine » nous informe le professeur de Sciences Politiques Francis Dupuis-Déri dans son livre La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace. [36] Les chiffres révèlent cependant que le taux de tentatives de suicides est plus ou moins similaire chez les hommes et chez les femmes. Seulement, les hommes qui choisissent de mourir optent souvent pour des méthodes plus brutales, notamment les armes à feu ou la pendaison. Pour l’historien Ivan Jablonka, cela est également le « signe d’une masculinité qui s’exprime encore dans la mort, avec les qualités prêtées au genre, force, capacité de décision, rationalité, courage. C’est ainsi que, même au moment où il semble vaincu, l’homme triomphe en restaurant son pouvoir, en résistant publiquement à sa perte de statut. [37] » Selon un rapport publié par le journal britannique The Telegraph, « la représentation conventionnelle d’un homme actif, fort, autonome et toujours gagnant rend les hommes plus vulnérables à un échec personnel et limite leur volonté d’aller demander de l’aide [38] ». Le fait que le taux de suicide chez les hommes augmente sensiblement durant les crises économiques renforce cette hypothèse, les valeurs de l’idéologie viriliste étant très fortement liées à l’argent et à la position sociale.

Cela étaye l’hypothèse selon laquelle la manière dont les hommes envisagent leur santé mentale est moins liée à ce qu’ils sont qu’à ce que la société semble attendre d’eux.

Du côté des femmes : des problèmes de coeur et de corps

À l’écran, quand les femmes vont mal, leurs problèmes prennent avant tout racines dans le modèle normatif de la famille hétérosexuelle : elles sont frustrées par leur vie de mères au foyer (Une femme sous influence [39], Desperate Housewives [40], Tully [41] à titre d’exemples), sont délaissées par un mari qui travaille trop et qui se révèlent parfois infidèles (comme dans Mme Maisel, femme fabuleuse [42]), ne sont pas heureuses en mariage (Melancholia [43], The Hours [44]) ou au contraire elles n’arrivent pas à concilier leur vie professionnelle avec leur vie privée. Ces célibataires endurcies, indépendantes, cachent souvent une blessure profonde (Crazy Ex -Girlfriend [45], Sex and the City [46], Jessica Jones [47]). En somme, elles ne peuvent pas tout avoir.

Notons que les raisons pour lesquelles les femmes vont mal sont davantage liées à des questions de genre. Par ailleurs, la problématique de la sexualité violente revient également fréquemment : des viols qui entraînent des dépressions (13 Reasons Why [48], Une histoire banale [49], Sharps Objects [50]) ou des dépressions qui sont à l’origine d’une sexualité trop agressive, parfois esthétisée (Nymphomaniac [51], Shame [52]).

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Charlize Theron s’interrogeant sur les raisons de son mal-être dans le film Tully.

Pour résoudre leurs problèmes, elles ne cachent pas avoir recours à des psychologues, des groupes de soutien (Euphoria [53], To the bone [54]) et partagent leur mal-être avec leurs ami.es (comme Buffy [55] dans la sixième saison de la série). Quand elles ne parlent pas, cela a le mérite d’être souligné comme dans Speak. Cela leur permet de bénéficier des expériences des autres et de prendre du recul sur leur propre situation (Grace et Frankie [56]). Quand elles sont en proie à la dépression, le fait qu’elles puissent exploser de manière violente est mal perçu (Laurence Anyways [57]). La plupart du temps, elles font preuve d’une résilience hors du commun (Unbreakable Kimmy Schmidt [58]). En guise de comparaison au protagoniste du film Deux jours pour tuer cité plus haut, celles qui décident de tout quitter et de laisser derrière elles hommes et enfants (en renonçant ainsi au fantasme standard auquel aspireraient tous les femmes) sont représentées comme des marginales (Thelma et Louise [59], Nos Batailles [60], The Hours [61]) ou sans coeur (Demain, tout commence [62]).

Contrairement aux hommes qui semblent trouver du soulagement dans des causes bien plus grandes qu’eux comme la résolution d’une enquête, le renversement de l’ordre établi ou la compréhension du sens caché de l’univers, une grande partie des problèmes des femmes disparaissent quand elles trouvent finalement « l’amour véritable » (Bridget Jones : l’âge de raison [63]). Cette quête est d’ailleurs très explicitement énoncé, dès le titre, dans le film à succès Mange, prie, aime [64] dans lequel Liz Gilbert incarné par Julia Roberts trouve l’amour à Bali en la personne de Javier Bardem, après avoir mangé des spaghettis à Rome et prié dans un ashram indien. Attention, les hommes aussi ont des peines de coeur : il suffit de penser au personnage de Travis Bickle dans Taxi Driver [65]. Outre le fait que Travis emploie une méthode plutôt différente pour surmonter son chagrin d’amour, il est à noter que les femmes trouvent généralement leur bonheur dans le fait de donner de l’amour aux autres tandis que les hommes attendront plutôt d’être sauvés par une femme qui prendra sur elle tout le poids de la charge émotionnelle du couple (A star is born [66] notamment).

De l’intérêt d’inverser les rôles

Ces différents exemples nous permettent de constater qu’à l’écran comme dans la vie, les hommes et les femmes appréhendent différemment leur santé mentale et vont exprimer leur mal-être dans des langages qui contrastent et qui ne sont par ailleurs par échangeables : ce que l’on autorise aux hommes – la colère, l’agressivité, la destruction - n’est pas accordé aux femmes, ce qui est accordé aux femmes – les pleurs, le besoin d’avoir du temps pour soi, l’appel à l’aide – n’est pas autorisé aux hommes. Ces comportements découlent davantage d’attentes formulées par la société qu’à des particularités biologiques ou neurologiques. Il serait cependant bénéfique pour l’ensemble des individus vivant au sein de notre société d’être confrontés à des modèles plus divers : des femmes enragées pour lesquelles on éprouve une véritable empathie, des hommes qui s’écroulent et qui ne craignent pas d’en parler à leur entourage, des femmes qui ne mâchent pas leur mot et que l’on écoute pourtant attentivement, des hommes qui pleurent à tout bout de champ, et pourquoi pas si cela leur permet de se sentir mieux. Ces évolutions doivent s’inscrire dans la société à des niveaux multiples : au niveau de nos représentations médiatiques mais également dans la manière dont nous éduquons les plus jeunes en passant par une évolution de nos définitions du pouvoir, de la force ou du charisme. Ainsi, c’est bien l’idéologie viriliste que nous mettons en cause. Il faut cependant reconnaître que l’expression de la souffrance chez les hommes sera souvent davantage entendue, voire récompensée à l’intérieur même du système. Comme l’indique l’historien Ivan Jablonka, la mythologie regorge de héros mis en échec - à commencer par Achille, « l’homme qui jalouse, l’homme qui souffre, l’homme qui pleure, combattant rendu vulnérable par le talon que sa mère [67] n’a pas plongé dans le Styx. [68] » La révélation de leur faiblesse conduit pourtant paradoxalement à rehausser leur prestige.

Nous tenons à également à souligner le fait que la quasi-totalité des fictions citées ici en exemple mettent en scène des personnages masculins blancs. Il serait également pertinent de se pencher de manière particulière sur la représentation (ou sur l’absence de représentation) de la santé mentale chez les personnages masculins racisés, subissant des discriminations et violences spécifiques dont les conséquences sur le plan psychologique sont bien réelles [69]. Les hommes racisés ont par ailleurs été exclus historiquement de la définition de l’homme viril occidentale, jugés comme des contre-types sauvages et manquant de morale [70]. Afin de ne pas balayer le sujet de manière trop superficielle, celui-ci pourrait faire l’objet d’une autre analyse.

Nous l’avons vu à travers l’exemple de l’enfant brutalisé devenu surhomme : ces enjeux de représentations illustrent une véritable guerre opposant des visions différentes de la masculinité, lors de laquelle « les masculinités de domination affirment leur légitimité en ridiculisant, voire en détruisant les autres masculinités. [71] » Considérant que les hommes représentent environ la moitié de la population, l’intérêt qu’ils portent à leur santé mentale est une problématique qui concerne et qui a des conséquences sur l’ensemble de la société. Face au constat qu’ils sont tenaillés par un discours dominant qui, établissant un idéal par définition impossible à atteindre, provoque des insécurités profondes, l’analyse critique des fictions permet de révéler ce discours et d’inviter à une plus grand diversité des modèles de masculinités, un préalable indispensable si nous voulons faire changer les mentalités.

Élisabeth Meur-Poniris

[1Phillips, T., Joker, DC Entertainment‎, 2019.

[3Anderson, A., (2019, 31 août), Joaquin Phoenix Explains Why His ’Joker’ Laugh Is "Something That’s Almost Painful", Consulté le 5 décembre 2019 sur https://www.hollywoodreporter.com/news/venice-joaquin-phoenix-delivers-strong-oscar-buzz-as-evil-turn-joker-1235908{

[4Pour reprendre le titre de l’ouvrage du couple de sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, paru aux Éditions La Découverte en 2013.

[5Les masculinités désignent un ensemble d’identités, de façons d’être liées notamment à la personnalité de l’individu, aux cultures auxquelles il s’identifie, à son éducation, à la classe sociale à laquelle il appartient. La virilité désigne une qualité, propre à un seul type de masculinité, dominante, qui appelle au pouvoir sur soi, sur les autres et sur son environnement. En découle une vision du monde idéologique que l’on nommera virilisme, induisant par opposition aux vertus de la virilité une crainte absolue de l’impuissance et de la défaite et donc un sentiment d’insécurité constant.

[6Wolverine est un super-héros de l’univers Marvel. https://fr.wikipedia.org/wiki/Wolverine

[7Batman est un super-héros de l’univers DC Comics. https://fr.wikipedia.org/wiki/Batman

[8Gazalé, O., Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes, Pocket, 2017.

[9Idem. pp. 246-247

[10Note de l’auteure : on ne le répètera jamais assez - et Joker abonde dans ce sens : si quelque chose cloche au pays de la virilité assumée, c’est forcément la faute de la mère.

[11La pédoplégie ou pédagogie par les coups n’a fait l’objet d’une remise en question en France qu’à partir de 1920. Gazalé, O. Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes. Pocket. p. 276

[12Idem p. 279

[13Idem p. 257

[14Snyder, Z., 300, Warner Bros. Pictures, 2007.

[15Sollima, S., Comencini, F., Cupellini, C., Gomorra, Sky Italia, Rai 3 (2014 - en cours de production).

[16Il est intéressant de noter qu’à nouveau, le passage de son état d’enfant à celui d’homme violent passe par son éloignement avec sa mère (qui ici, l’a elle-même piégé).

[17La domination de l’homme sur la femme ainsi que les violences physiques et psychologiques apparaissent dès lors comme un attribut de l’homme nouveau qu’il est, un homme viril.

[18Gilligan, V., Breaking Bad, Sony Pictures Home Entertainment, (2008 - 2013).

[19Le personnage de Walter White correspond bien à la figure du « minable » définie par l’historien Ivan Jablonka pour illustrer les masculinités dominés : « Le minable est l’homme sans qualification virile, celui qui a échoué dans l’un des quatre masculinités de domination : poltron, plaintif, intello, binoclard, claudicant, il n’a ni courage, ni force, ni sex-appeal. Par qu’il fait honte au genre tout entier, il est méprisé par les vrais hommes. » Des hommes justes, Seuil, 2019, p. 219.

[20Gervais, R., After Life, Netflix, (2019 - en cours de production).

[21Note de l’auteure : outre le fait que le charge mentale aura la peau des femmes.

[22« Elles sont nombreuses les âmes charitables qui passent tout à ce quinqua acariâtre, supportent ses vannes blessantes et son je-m’en-foutisme de compétition. Car Tony a une excuse en béton armé pour afficher son dégoût des autres : sa femme, le grand amour de sa vie depuis vingt-cinq ans, vient de mourir d’un cancer. « Je deviens un connard. Je dis ce que je veux autant que je le veux. Et si ça va trop loin, je pourrais me tuer. C’est un super pouvoir »… Autant dire qu’avec un personnage pareil (sorte de David Brent, de The Office, dépressif au dernier degré) Ricky Gervais a lui aussi trouvé un prétexte en or pour déployer sans limite son humour acerbe, volontiers cruel. »

Poitte, I., (2019, 12 mars), “After life”, la nouvelle mini-série mordante de Ricky Gervais débarque sur Netflix, consulté le 12 décembre 2019 sur https://www.telerama.fr/television/after-life,-la-nouvelle-mini-serie-mordante-de-ricky-gervais-debarque-sur-netflix,n6164935.php

[23Moser, L., (16 mars 2019), “After Life” : une mini-série drôlement touchante signée Ricky Gervais. Consulté le 12 décembre 2019 sur https://www.lesinrocks.com/2019/03/16/series/series/life-une-mini-serie-drolement-touchante-signee-ricky-gervais/

[24Becker, J., Deux jours à tuer, Studio Canal, 2008.

[25Pizzolatto, N., True Detective, HBO, 2014.

[26McQueen, S., Shame, See-Saw Films, Film4, 2011.

[27Fincher, D., Fight Club, Fox 2000 Pictures, Regency Enterprises, 1999.

[28Lambrette, G. La question du genre et des addictions. VST - Vie sociale et traitements 2014/2 (N° 122), pp. 79 - 84. https://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2014-2-page-79.htm#

[29Chase, D., Les Soprano, HBO, (1999, 2007).

[30Et qui a lui aussi connu une relation difficile avec sa mère.

[31Ramis, H., Mafia Blues, Warner Bros. France, 1999.

[32Shore, D., Dr House, Fox, (2004 - 2012).

[33Ogrodniczuk , J. ; Oliffe, J. ; Khul, D. ; Gross, P.A., La santé mentale des hommes. Espaces et milieux propices aux hommes, Can Fam Physician, Juin 2016, 62(6):e284-6.

[34idem

[35C’est d’ailleurs un argument souvent utilisé par les masculinistes pour mettre en avant le fait que les hommes souffrent davantage de leur condition au sein de la société que les femmes. Dupuis-Déri, F., La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Les éditions du remue-ménage, 2017, p. 239.

[36idem, p. 243.

[37Jablonka, I., Des hommes justes, Seuil, 2019, p. 230.

[38Dupuis-Déri, F., La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Les éditions du remue-ménage, 2017, p. 251.

[39Cassavetes, J., Une femme sous influence, Faces Music, 1974.

[40Cherry, M., Desperate Housewives, ABC, (2004 - 2012).

[41Reitman, J., Tully, Focus Features, 2018.

[42Sherman-Palladino, A., Mme Maisel, femme fabuleuse, Amazon Video, (2018 - en cours de production).

[43Von Trier, L., Melancholia, Nordisk Film, 2011.

[44Daldry, S. The Hours, Miramax Films, 2002.

[45McKenna, A. ; Bloom, R., Crazy Ex-Girlfriend, CBS Television Studios, Warner Bros. Television, (2015-2019).

[46Star, D., Sex and the City, HBO, (1998 - 2004).

[47Rosenberg, M., Jessica Jones, Netflix, (2015 - 2019).

[48Yorkey, B., 13 Reasons Why, Netflix, (2017 - en cours de production).

[49Estrougo, A., Une histoire banale, Damned Distribution, 2014.

[50Noxon, M., Sharp Objects, HBO, 2018.

[51Von Trier, L., Nymphomaniac, Les Films du Losange, 2013.

[52McQueen, S., Shame, See-Saw Films, Film4, 2011.

[53Levinson, S. Euphoria, HBO, (2019 - en cours de production).

[54Noxon, M., To the bone, Netflix, 2017.

[55Whedon, J., Buffy contre les vampires, UPN, saison 6, (2001 - 2002).

[56Kauffman, M. ; Morris, H. J., Frankie et Grace, Netflix, (2015 - en cours de production).

[57Dolan, X., Laurence Anyways, ABC Distribution, 2012.

[58Fey, T ; Carlock, R., Unbreakable Kimmy Schmidt, Netflix, (2015 - 2019).

[59Scott, R., Thelma et Louise, Solaris Distribution, 1991.

[60Senez, G., Nos Batailles, Haut et Court, 2018.

[61Daldry, S., The Hours, Miramax Films, 2002.

[62Gélin, H., Demain tout commence, Mars Films, 2016.

[63Kidron, B., Bridget Jones : l’âge de raison, Mars Distribution, 2004.

[64Murphy, R., Mange, prie, aime, Sony Pictures Releasing France, 2010.

[65Scorsese, M., Taxi Driver, 1976.

[66Cooper, B., A Star is Born, Warner Bros. France, 2018.

[67Une fois de plus, la mère est mise en cause.

[68Jablonka, I., Des hommes justes, Seuil, 2019, p. 216.

[69Le film La Haine de Mathieu Kassovitz réalisé en 1995 montre par exemple le lien entre l’état mélancolique du personnage de Hubert et le racisme systémique ainsi que les violences policières qu’il subit.

[70Jablonka, I., Des hommes justes, Seuil, 2019, p. 221.

[71idem, p. 222.

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