Face à l’information, la diversité des opinions : Gaza 2009

Malgré les différences sensibles qui peuvent exister entre les programmes, lorsque le zappeur profite des bouquets satellitaires pour faire un rapide tour du monde et passer de JT en JT, et malgré les langues, il peut avoir rapidement l’impression que l’actualité internationale est partout pareille.

Outre le langage qui formalise l’information des JT, il verra certainement les mêmes images tourner en boucle pour illustrer les mêmes évènements. Dès lors, si l’information semble partout la même, peut-on conclure que les opinions s’uniformisent pareillement, sous l’effet d’une « compression » médiatique du monde ? La critique courante du système médiatique laisse volontiers penser que sous l’emprise des codes et de la hiérarchisation de l’information, les opinions publiques seraient irrémédiablement influençables et donc malléables au profit de ceux qui sauraient la manipuler (qu’ils soient industriels ou gens de pouvoir). Cependant, cette vision fait peu cas de la diversité des points de vue des publics. Car, face aux mêmes évènements, et malgré les codes et les habitudes de lectures qu’imposent les médias d’information pour faciliter l’assimilation de leurs contenus, tous ne réagissent pas de la même manière. La part de subjectivité des publics reste toutefois difficile à cerner. Il est en effet plus simple d’analyser un contenu médiatique, dont on aimerait sans doute qu’il puisse tout dire de lui-même, que sa multiple réception à l’heure où toutes les populations de la planète sont susceptibles d’y être confrontées.

La Guerre de Gaza de janvier 2009 est sans doute un bon exemple de la complexité de la question des opinions face à une information de prime à bord unique. Durant les vingt jours que durèrent l’opération militaire menée par l’État d’Israël, la Bande de Gaza fut fermée aux journalistes. La presse était cantonnée sur les collines environnantes et filmait de loin les frappes et les mouvements de l’armée israélienne. Les informations auxquelles les journalistes accédaient provenaient essentiellement des services de Tsahal. Seule la chaîne satellitaire arabophone, Al Jazeera, disposait de correspondants sur place et devint ainsi l’unique source d’informations plus ou moins indépendante, largement relayée par les médias du monde, consacrant ainsi l’importance de cette chaîne pour la région.

La Guerre de Gaza et le blocus médiatique eurent pour conséquence de valoriser les images tournées par des habitants de Gaza, et diffusées par Al Jazeera et via Internet. A défaut d’images professionnelles, les médias se sont rabattus sur des vidéos médiocres tournées dans la précipitation des évènements. Ces images « du réel » se diffusèrent à travers le monde pour témoigner de la violence de l’évènement. La chaine Al Jazeera participa à cette diffusion en ouvrant une plateforme pour ce genre de documents [1] et en libérant des droits ses propres émissions, encourageant en cela les internautes à les relier sur les réseaux [2]. Le conflit « vu par les gens » se diffusa très largement, forçant même l’armée israélienne à contre-attaquer en ouvrant sa propre chaîne sur Youtube [3], pour diffuser ses propres documents, et en formant les internautes qui soutiennent Israël à intervenir avec efficacité sur Internet. Le Hamas n’était pas en reste, la propagande de guerre déboulait sur Internet.
La particularité des images ainsi diffusées restait leur faible degré d’information. Des gravas, des scènes de paniques, des mères éplorées, des blessés et des tâches de sang, constituent certainement d’excellents capteurs de regards sans pour autant développer un propos sur l’évolution de la situation et sur l’ampleur du conflit. L’image médiocre, les mouvements désordonnés, les sons saturés et l’excitation ambiante devenaient les signes hyperréalistes du drame en cours. Devant la profusion des documents, souvent dupliqués, commentés et remontés par les internautes, et leur diffusion anarchique, Al Jazeera en vint à avertir qu’elle ne pouvait certifier l’authenticité des documents dont certains s’avéraient provenir d’autres conflits.
L’absence d’un témoignage journalistique conjuguée au déferlement d’images spectaculaires, dont une partie de la diffusion reposait sur la proactivité des internautes, offrait un espace plus large à la subjectivité des opinions publiques. Les prises de position face à l’évènement n’eurent rien de particulièrement étonnant, hormis leur ampleur, exprimée dans des manifestations de protestation à travers le monde et qui fit dire à plusieurs observateurs que c’est l’indignation internationale qui força Israël à mettre un terme à l’opération [4]. Car environnée par un système médiatique largement acquis à la politique du gouvernement de Tel Aviv, la population israélienne semblait aussi lui rester majoritairement favorable [5]. Les opinions internationales devaient, quant à elles, faire avec une couverture journalistique qui soulignait ses propres lacunes (le fait que la presse ne pouvait faire son travail constituait une part importante de l’information), complétée, voire remplacée, par un flot d’images muettes à travers les réseaux sociaux, elles-mêmes relayées par les médias à titre de palliatif de leur impuissance à produire leurs propres images.
Finalement, face à la médiatisation déficiente du conflit, les opinions publiques se sont forgées d’elles-mêmes. Les lignes de démarcation de ces opinions n’eurent rien de surprenant, les postures politiques et identitaires des populations relevaient des représentations qui paraissaient déjà être les leurs avant la Guerre de Gaza. Face aux mêmes images et à un discours médiatique réduit, chacun se positionnait en fonction de ce qu’il était déjà enclin à penser et non en raison d’un discours spécifique qui était soumis à son jugement. D’une certaine manière, en interdisant l’accès des journalistes au terrain du conflit, l’armée israélienne créa les conditions favorables à l’expression plus aigüe de ces positions, largement alimentée par des images amateur dont le « hors champ » et l’absence de commentaires, ouvrait les bras aux représentations largement défavorables à la politique israélienne [6].

Cet exemple particulier à la fois en raison du contexte médiatique de l’évènement et de la haute teneur symbolique que le conflit israélo-palestinien a prise dans l’histoire contemporaine, est symptomatique de l’importance de la réception du public face à l’information médiatique. Si l’influence de l’orientation de l’information est palpable, notamment lorsqu’on examine la réaction du public israélien face au conflit, il n’en reste pas moins que les a priori des consommateurs influencent beaucoup la manière dont ils interpréteront une info. L’uniformité de l’information télévisuelle n’implique pas automatiquement une uniformisation mécanique des interprétations. On peut même suggérer que les codes universels du JT, s’accommodent finalement fort bien des interprétations divergentes qu’elles tendraient paradoxalement à renforcer, notamment quand d’aventure, elles substituent la forme de l’information à son analyse.

Daniel BONVOISIN

Avril 2011

[1Al Jazeera - Creative Commons Repository, http://cc.aljazeera.net/

[2Noam Cohen, Al Jazeera provides an inside look at Gaza conflict, 1er janvier 2009, New York Times, http://www.nytimes.com/2009/01/11/technology/11iht-jazeera.4.19256575.html

[3Israel Defense Forces, The Official YouTube Channel, http://www.youtube.com/user/idfnadesk

[4L’entrée en fonction imminente de Barack Obama aurait aussi joué sur la fin des opérations unilatéralement décidée par Israël.

[5Silmane Zéghidour, Israël/Palestine une presse écartelée, Médias, n°20, printemps 2009

[6Adrien Jaulmes, La stratégie médiatique risquée d’Israël à Gaza, Le Figaro, 9 janvier 2009, Sur http://www.lefigaro.fr

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