Cécile Djunga : l’humour comme remède, l’engagement dans le sang

Animatrice, comédienne et humoriste, Cécile Djunga est aussi une artiste engagée contre les discriminations raciales et la xénophobie. Elle défend une représentation plus juste de la diversité dans les médias, notamment à la télévision. En accord avec cet engagement, elle sera la présidente du jury 2022 du concours de courts métrages contre le racisme. Son parcours et ses expériences témoignent des épreuves auxquelles sont confrontées les personnes racisées lorsqu’elles se frottent aux industries médiatiques, et de la nécessité de lutter contre les discriminations.

Cécile Djunga est aujourd’hui connue en tant qu’animatrice à la télévision (récemment dans l’émission C’est Toujours Pas Sorcier sur France TV) ou humoriste (elle présentera son nouveau spectacle sur scène en mai 2022). Son parcours, elle le rêvait pourtant rythmé par les rôles au cinéma et au théâtre. Confrontée à un racisme qui ne dit pas son nom, ce sont les chemins de traverse qu’elle a dû emprunter, pour prendre la parole et vivre sa passion.

Trop noire ? Ou pas assez ?

Pendant sa formation théâtrale, Cécile Djunga avait l’opportunité d’incarner des personnages divers, confrontés à des parcours qui le sont tout autant. La couleur de sa peau ne semblait pas jouer un rôle dans leur attribution. Dans le milieu professionnel, les choses ont changé. « Je voulais faire du théâtre classique, jouer de grands rôles tragiques. En cherchant du travail, on m’a fait comprendre que je n’avais pas le profil d’une jeune première et que je ne pourrais jouer que des femmes de ménages, des prostituées ou des sans-abris. C’est vraiment le cinéma qui m’a confrontée au racisme. » Rapidement, lors des castings, Cécile constate ne correspondre à aucun profil recherché par les producteurs. « J’étais trop africaine, trop noire pour jouer les rôles lambda, et pas assez pour jouer des rôles de “blédardes”, ou en tous cas l’idée que se font les réalisateurs de ce genre de personnages. J’étais hyper coincée. Un jour je me suis dit “ok, je vais tenter le tout pour le tout”. J’ai été à un casting pieds nus, avec un pagne. J’ai surjoué un accent et ils m’ont dit “ah c’est merveilleux, on vous prend”. Ça n’avait ni queue ni tête. »

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Photo : Ophélie Longuépée

Son histoire souligne une double problématique, à laquelle doivent faire face les comédiens et comédiennes racisé·es. D’une part, pour les rôles ne précisant pas l’origine ou la couleur de peau du personnage, les personnes blanches sont privilégiées, ce qui bloque les opportunités pour les personnes racisées. D’autre part, les rôles envisageables sont uniquement ceux où l’origine du personnage est mise en avant, mais de façon caricaturale et peu approfondie. Pour Cécile Djunga, le problème n’est pas de « jouer dans un film une femme africaine qui viendrait d’Afrique, qui aurait un parcours migratoire. C’est plutôt de jouer des rôles avec des accents, rentrer dans des clichés qui ne sont pas du tout logiques et sensibles ».

Face à la multiplication de ce type d’expériences, Cécile Djunga en a eu marre de « se dévaloriser juste pour travailler ». C’est par l’humour et le stand-up qu’elle a pu canaliser sa colère. « J’étais en souffrance avec toutes les discriminations que je me prenais à la figure. L’humour a été un remède et une manière d’exister en tant qu’artiste. »

Ne pas faire de vagues, puis prendre la barre

À cette stigmatisation s’ajoute un sentiment d’illégitimité : dans les médias, il y avait en effet peu de figures auxquelles Cécile Djunga pouvait s’identifier : « c’étaient toujours des miss Belgique blondes qui faisaient de la télé ». La comédienne parvient pourtant à pousser les portes de la RTBF. Elle anime des émissions, présente la météo, tente de trouver sa place. « De manière inconsciente, j’avais intériorisé que j’avais déjà de la chance d’être là, qu’il ne fallait pas que je fasse de vagues parce que je n’étais pas vraiment chez moi. » Petit à petit s’est dessiné le besoin de dénoncer les petites et grandes agressions subies. Et par là d’affirmer sa légitimité d’occuper une place dans l’espace médiatique.

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Photo : Marin Godfroid

En tant que personnalité publique, Cécile Djunga réalise l’importance de cette représentation auprès du public. « Au début, j’avais du mal à être une sorte de porte-drapeau. Mais j’ai réalisé le bien que ça faisait au gens d’être représentés, d’avoir de la diversité à l’écran, de sentir qu’on peut y arriver, qu’il peut y avoir une place pour nous. Qu’on existe, en fait ! Je me suis mise à leur place, quand je n’étais pas encore connue, et j’ai vu à quel point c’était nécessaire. [Maintenant], il y a quelqu’un qui porte leur voix d’une manière positive. Je pense qu’il y a une vraie fierté en fait.  » Cette communauté qui la suit et la nécessité de la représenter sont aujourd’hui les moteurs de son engagement.

Jouer l’atout de la diversité

Petit à petit, grâce à la mobilisation des audiences, les médias tentent timidement d’offrir plus de place à la diversité présente dans nos sociétés. Ce qui constituait un handicap s’est transformé, de manière quelque peu cynique, en « atout ». « Dans ce système qui parfois manque d’ouverture, je trouve une place parce qu’il se doit d’être de plus en plus ouvert. On arrive dans une ère où, finalement, je coche un peu toutes les cases. Je suis une femme, noire, belge (si je vais en France). » Pour Cécile Djunga, instaurer des quotas de représentativité dans les médias est nécessaire pour amorcer un changement dans la société. « Quand j’ai réalisé que j’étais une forme de quota, c’était difficile à assumer et à accepter. Mais c’est comme pour tous les changements qu’on opère dans une société. À un moment donné il faut forcer pour que ça devienne naturel. Ces quotas idéalement dans une ou deux générations, on aura plus à s’en soucier. »

Certaines personnes n’ont pas hésité à le lui rappeler, à remettre en cause sa légitimité. « Au début, on me disait que j’étais à la télé parce que j’étais noire. C’était difficile, je pensais que j’étais juste là pour ça et qu’en fait je n’avais pas de compétences. » Au fond, encore et toujours, les critiques ne portaient pas sur son travail ou son professionnalisme, mais sur la couleur de sa peau ou la place que sa communauté est censée occuper dans la société. « Le nombre de job que je n’ai pas eu parce que j’étais noire, que mes cousines, mes sœurs, ma mère n’ont pas eu parce qu’elles étaient noires quand bien même ça devait être le cas. À un moment donné, je prends la chance, l’opportunité que j’ai. Et après je me défoncerai pour faire mes preuves. » Faire plus, faire mieux, se battre plus encore que les autres pour réaliser ses rêves, ne pas manquer les opportunités : dans une société qui peine à offrir les mêmes chances à tous et toutes, c’est au caractère qu’il s’agit de faire son trou.

Le cinéma, finalement

Dans l’industrie cinématographique, historiquement blanche et masculine, les lignes commencent aussi à bouger. « Je pense que le cinéma évolue. Mais on part de si loin que c’était nécessaire que ça évolue ! Mais ce n’est pas forcément moins racialisant. » Certains films émergent, offrant à des comédiennes noires l’occasion de jouer des personnages moins stéréotypés, ou ancrés dans une autre culture. « L’Âge d’homme, de Raphael Fejtö, c’est un des premiers films que j’ai découvert où une actrice sénégalaise (Aïssa Maïga) jouait un rôle en dehors de tout stéréotype. C’était un premier rôle, et à aucun moment on explique pourquoi elle est noire. C’est juste une femme, française. » Malgré des projets empêchés par ce virus dont on ose même plus prononcer le nom, c’est bien vers le cinéma que Cécile Djunga se tourne aujourd’hui. Des rôles en ligne de mire, mais aussi la réalisation d’un documentaire intitulé Rentre dans ton pays, qui traitera d’interculturalité et fera la part belle aux artistes africains. L’actualité de la comédienne, c’est aussi la scène avec un nouveau spectacle, et la télévision avec C’est toujours pas sorcier.

Marion Surquin

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