Avec Rosine Mbakam, le cinéma pour réparer le regard

Avec Les prières de Delphine, Rosine Mbakam poursuit une démarche cinématographique initiée dans son film précédent Chez jolie coiffure. C’est à la demande de son amie Delphine que la réalisatrice allume sa caméra, lui offrant l’opportunité de récupérer « son pouvoir », longtemps confisqué par les autres. Mais auprès de Delphine, ce sont aussi ses propres préjugés que Rosine Mbakam va affronter. Les prières de Delphine, ce n’est pas seulement une histoire personnelle, c’est aussi celle d’une génération de jeunes filles. Par cette histoire, elle invite le public à questionner son propre regard.

Si ce n’est pendant les dix dernières minutes du film, Delphine est la seule personne à apparaître à l’écran. Elle se souvient, témoigne de son histoire, dans l’intimité de sa chambre à coucher. Son parcours, il débute au Cameroun, par la mort de sa maman, par l’absence d’un père, par la pauvreté, puis la prostitution. L’histoire de Delphine est aussi marquée par l’exil : sa rencontre avec un homme plus âgé la mènera jusqu’en Belgique. C’est d’ailleurs ici, en Belgique, qu’elle croise Rosine Mbakam, camerounaise comme elle et vivant dans le même quartier. Une amitié se crée. C’était il y a 7 ans. « C’est elle qui m’a demandé de faire un film sur elle. »

« Si tu veux faire une pause, tu me le dis »

Dans la première scène du documentaire, les deux femmes s’installent pour débuter le tournage : « Si tu veux faire une pause, tu me le dis, je couperai et on reprend après. » prévient Rosine. « Trouve-toi une chaise. Je ne serai pas à l’aise si tu restes debout. Je ne serai pas naturelle. » lui répond Delphine. Pour Rosine Mbakam, il était nécessaire de garder ce type de moment, généralement coupé au montage : « Je voulais montrer que ce n’est pas un film qui s’est fait comme on a l’habitude de faire les films. Delphine m’a demandé de faire un film sur elle et trois jours après, on a commencé à faire le film. Je n’ai pas eu le temps de préparer, d’écrire des choses ou de penser à comment j’allais faire. Ça s’est fait spontanément. Et je voulais montrer cette spontanéité-là. Je cherchais ma place dans ce lieu, je cherchais ma place avec Delphine et je voulais montrer que c’est comme ça que s’est fait le film, que ça s’est fait avec elle. »

Assise sur son lit, Delphine se livre à cœur ouvert.

Pour Rosine Mbakam, il apparaît primordial de laisser une grande liberté à Delphine. Avant tout, c’est elle qui dirige et qui décide comment elle veut raconter son histoire. « Pour moi, filmer les gens c’est leur donner la liberté d’être, au-delà de ce que je viens chercher. Le cinéma c’est un art de pouvoir, on ne peut pas l’ignorer. Il est essentiel de partager ce pouvoir-là en tant que réalisatrice, de se dire que je n’ai pas le pouvoir sur les gens, comme je ne connais pas leur histoire. Si je ne donne pas la possibilité à Delphine de s’exprimer telle qu’elle est, je ne saurai jamais son histoire. Je vais l’enfermer. » En procédant de la sorte, la réalisatrice cherche à éviter un écueil : celui de laisser une idée précise guider le tournage, d’orienter les choses pour que cela réponde au désir de l’auteure, comme le cinéma occidental a l’habitude de le faire. Le moteur de la démarche et sa raison d’être, c’est d’éviter l’enfermement d’une personne dans une représentation qui ne lui correspond pas, où elle ne se retrouverait pas.

Le film pour changer de prisme

En laissant à Delphine la liberté de s’exprimer, Rosine n’a pas seulement trouvé des réponses à ses questions, elle a aussi redécouvert son amie. « Au Cameroun notre rencontre aurait été impossible. En Belgique, on était sur un terrain neutre qui permettait que je puisse déconstruire ce que j’avais reçu comme éducation ou comme apriori sur des personnes comme Delphine. (…) Ce qui a changé, c’est que mon regard s’est déplacé. Pour moi, c’est ça qui est essentiel dans le cinéma que je fais. En filmant les gens, je cherche moi aussi à grandir et à nourrir mon regard, ma pensée. À déconstruire, aussi et surtout, ce qui aurait pu m’enfermer en tant que réalisatrice, et ce qui aurait pu enfermer la personne que je filme. »

Rosine Mbakam : « Faire ce film était une grande joie et une grande libération. »

C’est en découvrant les raisons qui ont conduit Delphine à venir en Belgique avec un homme plus âgé que la réalisatrice a pu changer le regard qu’elle portait sur son amie. « J’ai appris que la manière dont je regardais Delphine n’était pas la manière la plus juste, parce que je n’avais pas la totalité de son histoire. Je la regardais sous un prisme de jugement, de distance, qui faisait que je ne connaissais pas la personne. Je pouvais soupçonner des choses [la prostitution ndlr] parce que c’était nourri par des aprioris que j’avais au Cameroun. (…) C’étaient mes idées, mon imagination. Et là, Delphine me donnait sa réalité, son parcours, son expérience. » Par l’acte de filmer, c’est tout un regard stéréotypé qui est mis à mal. Mais ce n’est pas seulement sa vision de Delphine qui a changé. C’est aussi la façon dont elle perçoit les femmes ayant un parcours similaire. « [Comme] je venais du même quartier populaire, j’estimais que j’avais le droit de questionner pourquoi elles font ça, mais je n’avais pas l’histoire derrière. Delphine m’a permis de comprendre que je ne peux pas enfermer quelqu’un sur un geste, sur un mot ou juste sur un élément de la personne. »

Partager les prières de Delphine

Pour Rosine Mbakam, c’est le manque d’ouverture qui mène au racisme, dans une société qui pose volontiers des jugements, implacables, et qui y enferme certain·es. « On ne déplace pas assez notre regard pour se mettre à la place de l’autre. Et si on faisait ça, je ne pense pas qu’il y aurait du racisme parce qu’on comprendrait mieux l’autre. » Le cinéma, à sa mesure, s’apparente alors à une fenêtre ouverte, pour observer autrement.

Avec son film, l’ambition n’est pas simplement de dresser le portrait de Delphine. « C’est le portrait d’une génération de jeunes filles ». Ce que la réalisatrice espère, c’est que celles et ceux qui regardent son film changent aussi leur regard. « C’est la raison pour laquelle j’ai fait ce film-là tel que je l’ai fait, c’est pour que les gens aient le même processus. Qu’ils se disent “je dois laisser le bénéfice du doute pour que la personne me dise ce que ça fait d’être à Gaza ou au Cameroun, ce que ça fait réellement de vivre là-bas”. Trop souvent en Europe, parce qu’on a vu un film ou parce qu’on a lu un bouquin, on pense savoir “ce que c’est” et qu’on peut “parler de”, mais non. » Par la mise en scène, Rosine Mbakam invite le public à s’asseoir, lui aussi, dans la chambre de Delphine, pour comprendre ensemble.

Pour « décoloniser notre société », Rosine souligne l’importance de « déplacer son regard » pour se mettre à la place de l’autre. « Il y a des européens qui pensent qu’on peut aller prendre une jeune fille de 18-19 ans en Afrique en se disant que c’est de l’amour. Si un africain venait prendre la même jeune fille ici, en Europe, comment cela serait-il perçu ? Déplacer son regard, c’est se dire “ça pourrait être ma fille, ma nièce”. Pour moi c’est ça la domination et la colonisation : c’est quand on ne se met pas à la place des autres. » Pourtant, le film ne se résume pas à « une simple déconstruction coloniale, il va au-delà. » La réalisatrice souhaite, d’une façon plus large, amener un changement à l’échelle individuelle, en chacun. « Je déconstruis mon propre regard en espérant que ça puisse inciter d’autres personnes à le faire aussi. » Dans la dernière partie du film, Rosine Mbakam entre dans le champ de la caméra. « Je ne voulais pas laisser Delphine seule comme si c’était seulement son histoire. C’est (aussi) mon histoire dans le sens où j’ai participé à [ce jugement]. Il fallait que je le dise, même si ce n’est pas directement Delphine mais d’autres filles dans mon quartier que j’ai probablement jugées, enfermées. Notre amitié a permis que je puisse réparer mon regard, l’ajuster. »

Marion Surquin

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