Issue de la psychologie sociale, la théorie de l’inoculation a été appliquée à différents champs : marketing, politique, production de campagne de santé publique etc. Depuis peu, elle est également convoquée dans le champ de l’éducation aux médias. Elle renvoie alors à l’idée d’outiller les citoyen·nes sur les mécanismes des fake news avant qu’ils et elles soient exposé·es à de la désinformation massive, et doivent dépendre d’un fact-checking (la vérification du fait ou « débunking ») proposé par les journalistes. En 2022, la RTBF publiait un article[1] brandissant l’inoculation comme solution face à la désinformation. D’autres médias ont appliqué cette théorie à d’autres situations, comme la communication de crise[2]. Du côté de la recherche scientifique, c’est la question de l’impact qui intrigue : les chercheur·euses tentent d’identifier un « avant » et un « après » l’inoculation afin de déterminer l’effet éducatif et critique. C’est par exemple le cas du Hub Inoculation Science[3] qui propose des supports pédagogiques (vidéo sur les mécanismes des fake news) et des explications sur cette approche. Certaines institutions internationales s’y intéressent également. Dans un contexte géopolitique tendu, l’OTAN a publié Inoculation Theory and Misinformation[4] pour prémunir les citoyen·nes des ingérences étrangères exploitant la désinformation.
Cette métaphore du « vaccin » à « inoculer » renvoie à un imaginaire sanitaire fréquemment mobilisé pour penser les enjeux médiatiques. La « bonne santé » d’une démocratie se mesurerait à la liberté de sa presse. Les citoyen·nes souffrant « d’infobésité » seraient « addicts » aux écrans et exposé·es à des contenus numériques « toxiques ». Bien s’informer, dans cette perspective, est perçu comme un enjeu de santé publique, et l’éducation aux médias se voit attribuer le rôle de traitement, voire de remède.
Le secteur (spécifiquement en Fédération Wallonie-Bruxelles) se revendique peu de cette approche. En effet, le Conseil Supérieur de l’Education aux médias se réfère davantage au modèle de la Littéracie Médiatique[5] et à la variété de compétences qu’elle entend mobiliser. Dès lors, comment cette perspective séduisante infuse-t-elle ?
Vacciner contre la désinformation : piqure de rappel
Cette théorie[6] s’appuie sur l’idée, dans un contexte « neutre », d’administrer une dose affaiblie de désinformation (le « vaccin) à un public perçu comme vulnérable. Ainsi, les arguments manipulateurs ou les mécanismes à l’œuvre sont dévoilés pour permettre à l’éduqué·e aux médias de développer « ses anticorps », donc ses mécanismes de résistance face à des médias de même ordre.
Qu’est-ce que cela pourrait donner concrètement ? Dans la salle de classe, les élèves sont exposé·es à une vidéo attestant de l’existence des « chemtrails » (cette vidéo constitue le « vaccin »). Ce sujet a été choisi pour son côté « inoffensif » car quelque peu dépassé (le virus est « affaibli »). En décortiquant les langages médiatiques exploités et les arguments fallacieux, l’idée est de générer un « réflexe » que les élèves pourront appliquer à l’avenir à des médias découverts sur leur fil d’actu.

Cette théorie repose donc sur deux principes de base, là aussi opérant dans la métaphore médicale. D’une part la notion de menace, puis la notion de préparation à la contre argumentation (appelé « pré-réfutation »).
D’abord la notion de menace : les croyances et les systèmes de pensée de l’individu sont considérées comme fragiles, et sont mis en danger par des contre discours. La théorie de l’inoculation n’ambitionne pas d’entraîner l’individu à renforcer ses propres croyances mais bien d’agir sur ces menaces externes.
Ensuite la notion de préparation à la contre-argumentation : Il s’agit d’armer l’individu pour qu’il soit capable d’activer des défenses face aux menaces de la désinformation. La pré-réfutation participe à anticiper les attaques.
Au fond, la théorie renvoie à l’idée de demander à ChatGPT « que répondre à un complotiste du 11/09 ? » avant un repas de famille qui s’annonce tendu sur la question.

Cette approche s’incarne dans des vidéos pédagogiques (centrées sur les mécanismes de la désinformation) ou des Serious Game. Par exemple, le jeu Cranky Uncle Vaccine[7] se présente comme suit : « Les joueurs endossent le rôle d’un désinformateur afin de comprendre comment les fausses informations se propagent. Cook compare l’expérience au fait de révéler les ficelles d’un magicien : une fois les mécanismes de manipulation identifiés, il devient plus difficile de se laisser tromper ». D’autres contenus cherchent précisément à expliciter les mécanismes, par exemple émotionnels, de la désinformation pour mieux les identifier et donc y résister à l’avenir.
Il y a donc un terreau fertile à proposer des outils « préventifs » pour identifier, en classe notamment, les mécanismes à l’œuvre. Un outil comme theoriesducomplot.be, développé par Média Animation, embrasse finalement la même logique : mettre au jour les fonctionnements narratifs de ces théories. Ces outils isolent les ficelles narratives de la désinformation pour outiller leurs publics quand ils « détricotent » des médias. Ils sont donc imaginés comme des pistes éducatives qui s’éprouvent hors d’un contexte concret de désinformation. Ce qui appelle la question suivante : quels sont les effets constatés ?
La mesure des effets : entre méthode et discours auto-réalisateurs
La recherche en information et communication ou en psychologie sociale s’en donne à cœur joie pour mesurer les effets de cette stratégie. Particulièrement à partir de 2022, différentes recherches clament les effets positifs d’expériences ancrées dans l’inoculation contre les fake news. Certains articles appuient l’efficacité des dispositifs : Combating fake news, disinformation, and misinformation : experimental evidence for Media literacy Education[1], Fake News game confers psychological resistance against online misinformation[2], Good News about Bad News Gamified Inoculation boosts Confidence and Cognitive Immunity against Fake News[3]… Cependant, les conclusions quant à son efficacité ne font pas l’unanimité. D’autres recherches ont multiplié les variables ou ont comparé différentes stratégies éducatives, et sont plus nuancées[4]. Une autre[5] est, elle, largement critique vis-à-vis de l’idée de vaccination, notamment lorsque les usager·ères des médias retournent sur leur fil d’actualité « réel ». Bref, l’impact de ces dispositifs ne fait pas consensus, notamment parce que les dispositifs mis en question, même étiquetés « inoculation », ne sont pas forcément comparables.
Récapitulons : des dispositifs pédagogiques de nature diverse (serious game, vidéo éducatives…) sont mobilisés pour constater chez les participant·es des évolutions sur leur aptitudes critiques face à l’info, leur propension à (re)partager une fake news ou à détecter des contenus fallacieux. La preuve de l’efficacité est établie grâce à un pré-test et un post-test. La présence d’un « groupe de contrôle » (donc non-soumis au test) permet aux chercheur·euses d’isoler la variable pour valider les effets du dispositif « médical ». Si ces études ouvrent la voie à d’intéressantes conclusions, leurs conditions très « laboratoire » posent question.
Ces expérimentations se heurtent aux biais liés aux conditions dans lesquelles elles s’exercent. Elles permettent de modéliser les compétences, les attendus sur lesquels on veut opérer, mais omettent de considérer l’impact des choix pédagogiques opérés : le support choisi, le cadrage à travers duquel il est introduit, suivant quelle dynamique de groupe). Extraire des généralités semble ainsi bien hasardeux. Par ailleurs, l’inoculation reste une stratégie globale, très facile à implémenter et facile à « vendre » en s’appuyant sur l’argument du « avant/après », mais qui occulte bien le rôle déterminant joué par l’éducateur·rice.
Un discours séduisant mais avec quelques angles morts
La théorie valide la posture d’un « prébunking » : l’éducation aux médias dans son ambition « d’outiller pour mieux autonomiser » semble comblée. La métaphore de la barrière vaccinale est compatible avec le discours institutionnel de résilience face à la désinformation. Les mots ont leur importance : résilience ou autonomisation, deux paradigmes vis-à-vis des médias qui en disent long sur ce qui est projeté comme attendu d’une éducation aux médias : protéger les gens ou les rendre critique ?
Alors que la métaphore de l’inoculation tient en elle-même la promesse d’un effet, reste que d’un point de vue pédagogique elle se heurte à une série de problèmes. Elle se fonde sur des expérimentations isolées du contexte pédagogique réel. Or, l’éducation aux médias est faite de choix, de mise en débat, de réactions spontanées de participant·es, qui conditionnent largement l’effet éducatif. Par ailleurs, et pour poursuivre avec le registre « médical » : que faire d’un « patient » déjà très « malade » ? Face à un groupe dans lequel certaines théories du complot ont largement infusé, l’analyse méthodique d’une vidéo « inoffensive » changera-t-elle durablement une croyance ancrée ?
Aussi, la logique pré-test et post-test relève du paradigme behavioriste[1]. Le contexte social de réception de l’information (comment elle est consommée concrètement par les gens) est pourtant déterminant dans la manière dont ils la comprennent et l’interprètent.
De manière plus générale, les lectures « pathologisantes » sont largement nuancées voir même combattues par le secteur de l’éducation aux médias. D’une part parce que les éducateur·rices ne sont pas médecins mais aussi et surtout parce que l’éducation aux médias se dote d’autres stratégies éducatives efficaces, éloignées de ce modèle « sanitaire ».
Quelles autres approches éducatives cette approche sanitaire masque-t-elle ?
La théorie de l’inoculation peut séduire mais elle semble naïve si on la met en dialogue avec des modèles ou des stratégies éducatives plus précises, prenant mieux en compte les usages médiatiques réels des publics. De façon ramassée, la lutte contre la désinformation ou la compréhension critique de ces phénomènes peuvent mobiliser :
- La pratique de médiation entre les professionnel·les de l’information et les citoyen·nes. C’est-à-dire l’ensemble des stratégies de découverte du métier de journaliste par la rencontre avec ceux et celles qui le pratiquent[1].
- Les approches académiques favorisant le tri entre « bonnes » et « mauvaises » sources. Dans cette approche, il s’agit de classer les médias qui ambitionnent de délivrer des informations vraies (en s’appuyant sur les chartes de déontologie journalistique) du « mauvais » contenu. C’est une approche normative appliquée à l’information qui suppose une hiérarchisation des sources.
- La littéracie médiatique est également une perspective plus complète, mobilisant un large panel de compétences ne réduisant pas l’enjeu de l’information à l’idée d’une menace. Il s’agit ici d’éduquer à tous les médias en mobilisant des aptitudes d’analyse transversales.
- Enfin plus largement, la stratégie d’un empowerment critique des citoyen·nes, passant par l’appropriation des techniques d’expression médiatiques ou la mise en réflexion des enjeux éthiques mobilisés par l’information. Dans cette veine, citons les médias d’expression citoyenne, mais aussi l’ensemble des activités d’analyse médiatique permettant de mettre en lumière les jeux de pouvoir qui s’y expriment.
Enfin, qui décide de ce qui fait la menace informationnelle – et pourquoi c’est essentiel ?
Après avoir examiné différentes caractéristiques de cette théorie et les éléments qui l’éloignent de l’éducation aux médias telle que défendue en Fédération Wallonie-Bruxelles, à quoi faut-il être attentif·ve ? Le point clé de cette approche repose probablement sur la notion de menace. Cette menace contre laquelle il faudrait lutter, celle qui justifie une vulnérabilité des publics, est questionnable à bien des égards. D’abord, qui décide de ce qui constitue la menace ? Actuellement les tensions géopolitiques sous-entendent principalement que c’est l’ingérence étrangère dans l’information qui menace son intégrité. Entre dire que rien n’a changé entre les années 60 où Mc Guire ambitionnait de protéger de la propagande communiste et aujourd’hui, où il s’agirait de se prémunir de l’ingérence russe, il n’y a qu’un pas.
Il est par ailleurs probable que cette menace théorique ne corresponde ni aux inquiétudes concrètes ni aux pratiques médiatiques des participant·es mobilisé·es par une activité, à moins de justement en faire le sujet de l’activité. Cette approche présente ainsi l’écueil de brandir un « risque » abstrait et de négliger la culture médiatique réelle des citoyen·nes.
La théorie de l’inoculation centre son action sur ces menaces « extérieures » au détriment des normes, des valeurs et des dynamiques qui traversent la société, alors même que celles-ci peuvent être sources de préjudices importants. Le sexisme, le racisme ou la banalisation croissante d’idées autoritaires constituent, pourtant, des menaces ancrées dans la société, et donc dans « ses » médias.
Enfin, si l’éducation aux médias valide l’idée que l’information constitue une menace dont il conviendrait de se prémunir, elle ne peut s’arrêter à l’illusion de pouvoir s’en débarrasser à coups « d’injections » successives. Un projet sans doute plus ambitieux doit consister à donner aux citoyen·nes les moyens de comprendre l’information médiatique, de l’interroger et la situer dans son rôle social, afin de développer les capacités nécessaires pour en faire un usage critique et démocratique.
Martin Culot

[1] Hélène Maquet, L’inoculation psychologique : la solution pour lutter contre la désinformation ?, RTBF, 21/09/2022. https://www.rtbf.be/article/l-inoculation-psychologique-la-solution-pour-lutter-contre-la-desinformation-11070955 [consulté le 09 septembre 2024].
[2] La théorie de l’inoculation de McGuire appliquée à la crise, LaFrench, 09/06/2026. https://www.lafrenchcom.fr/faq/la-theorie-de-linoculation-de-mcguire-appliquee-a-la-crise/
[3] https://inoculation.science/
[4] Jon Roozenbeek Sander van der Linden, Inoculation Theory and Misinformation, Nato Strategic Communications Centre of Excellence, 21/10/2021. https://stratcomcoe.org/publications/inoculation-theory-and-misinformation/217
[5] https://www.csem.be/eduquer-aux-medias/productions/les-competences-en-education-aux-medias-cadre-general-edition-2016
[6] Les lignes suivantes sont inspirées de : Bobi Ivanov (Editor), Kimberly A. Parker (Editor), Josh Compton (Editor), The handbook of inoculation theory and practice, Wiley, Hoboken, 2026.
[7] https://crankyunclevaccine.org/
[1] Theodora Dame Adjin-Tettey (2022) Combating fake news, disinformation, and misinformation: Experimental evidence for media literacy education, Cogent Arts & Humanities, 9:1, 2037229, DOI: 10.1080/23311983.2022.2037229
[2] Roozenbeek, J., van der Linden, S. Fake news game confers psychological resistance against online misinformation. Palgrave Commun 5, 65 (2019). https://doi.org/10.1057/s41599-019-0279-9
[3] Basol M, Roozenbeek J, van der Linden S. Good News about Bad News: Gamified Inoculation Boosts Confidence and Cognitive Immunity Against Fake News. J Cogn. 2020 Jan 10;3(1):2. doi: 10.5334/joc.91. PMID: 31934684; PMCID: PMC6952868.
[4] Zhang, B. and Schmierbach, M. (2025). Comparing the efficacy of narrative and didactic inoculation in combating climate change misinformation: impact on misbeliefs and intention
to share misinformation. JCOM 24(04), A02
[5] Wang, S. Y. N., Phillips, S. C., Carley, K. M., Lin, H., & Pennycook, G. (2025). Limited effectiveness of psychological inoculation against misinformation in a social media feed. PNAS Nexus, 4(6), pgaf172. https://doi.org/10.1093/pnasnexus/pgaf172.pdf
[1] Ici : une réponse concrète à un stimuli proposé à un apprenant, sans trop considérer la réflexion et sans ouvrir la boite noire.
[1] Faustine Grosjean, Martin Culot, Valentine François, Les journalistes face aux élèves – 40 rencontres à la loupe, Média Animation, 2026.

